Arnaud de la Croix, historien "Un retour de Léon Degrelle aurait empoisonné le climat politique belge"

Léon Degrelle était un menteur éhonté et un mythomane invétéré. Il y avait, chez lui, un décalage constant entre son agenda et ce que percevaient ou ressentaient les militants et les cadres du mouvement rexiste. ©Photo News

Si l'on en croit Léon Degrelle, Hitler lui aurait déclaré: "Si j'avais eu un fils, j'aurais voulu qu'il soit comme vous". L'historien Arnaud de la Croix détaille les mythes et réalités du leader de Rex.

Par Jean-Paul Bombaerts

Si Léon Degrelle, le chef du mouvement collaborationniste Rex, a inspiré bon nombre d'ouvrages, il s'agissait toujours d'approches partielles. Aucune biographie complète, en revanche, qui retrace l'ensemble de son parcours, de son enfance sur les bords de la Semois à sa retraite espagnole. Cette lacune est désormais comblée grâce à Arnaud de la Croix, historien belge, qui publie, chez Racine, une biographie d'un personnage qui a longtemps hanté la classe politique belge après la guerre. L'auteur se dit par ailleurs "frappé par les parallèles entre notre époque et les années trente". "Une crise économique et financière, une classe moyenne qui se paupérise, des vagues de réfugiés qui déstabilisent la société, la montée du populisme face à des partis traditionnels jugés incapables de résoudre les problèmes."

Comment tant de Belges ont-ils pu adhérer aux propos d'un personnage aussi vantard, à la limite du grotesque?

Il est vrai que Degrelle était un menteur éhonté et un mythomane invétéré. Il y a, chez lui, un décalage constant entre son agenda et ce que perçoivent ou ressentent les militants et les cadres du mouvement rexiste. Ainsi, en 1941, il crée la Légion Wallonie pour aller combattre sur le front de l'Est. L'entreprise est présentée comme une croisade contre le bolchevisme et ceux qui s'engagent y croient sincèrement. Degrelle, lui, a un autre objectif. Avec la Légion Wallonie, il entend se rapprocher des nazis et du Führer en particulier. Son objectif final est d'obtenir le poste de Gauleiter pour la Belgique francophone.

Parviendra-t-il à gagner les faveurs d'Hitler?

Si l'on en croit Degrelle, Hitler lui aurait déclaré: "Si j'avais eu un fils, j'aurais voulu qu'il soit comme vous." Ce rapport filial avec Hitler est bien sûr une pure invention, mais une invention remarquable puisque beaucoup d'historiens sont tombés dans le panneau, alors que rien, dans les archives allemandes, n'atteste de cette supposée relation filiale.

Degrelle était-il pris au sérieux par les Allemands?

Au début, oui. En 1936, Goebbels a reçu Degrelle, dont il apprécie le positionnement anticommuniste. Mais le chef de Rex se garde bien de parler de cette rencontre au sein de son mouvement. On savait que Rex était puissamment soutenu financièrement par Mussolini, par l'entremise du conte Ciano, le ministre des Affaires étrangères du Duce. Ce qu'on sait moins et que Degrelle a d'ailleurs toujours nié, c'est qu'il a aussi obtenu, en 1936, un soutien de 250.000 Reichsmark de la part du régime nazi. Cet argent ne pouvait pas sortir d'Allemagne, mais s'est néanmoins révélé utile pour l'approvisionnement en papier des journaux de Rex.

Quels étaient les rapports de Degrelle avec les collaborateurs flamands, sachant que Degrelle était, à la base, un Belgicain?

Degrelle a signé un accord secret avec le Vlaams Nationaal Verbond (VNV) en 1936. Il est persuadé qu'il va pouvoir amadouer les nationalistes flamands en abandonnant Bruxelles à la Flandre. N'oublions pas que Degrelle est avant tout wallon. Mais, après son échec électoral de 1936, Degrelle est perçu comme un "loser" et l'accord est dénoncé par le VNV et par l'ambassade d'Allemagne. Ce n'est qu'en 1941 avec l'invasion de l'Union soviétique qu'il reviendra à l'avant-plan.

Son comportement sur le front de l'Est a-t-il été héroïque ou est-ce qu'il a une fois de plus gonflé l'affaire?

Il a indéniablement pris des risques et payé de sa personne. Mais il a donné à l'entreprise une dimension épique largement exagérée, comme en atteste son ouvrage "La campagne de Russie", paru en 1949. La réalité, c'est qu'il avançait souvent des excuses pour ne pas être au front. D'autre part, il n'a jamais dirigé la Légion Wallonie. Cette tâche fut confiée à des militaires de métier. Degrelle n'était rien d'autre qu'un animateur ou un entraîneur. Enfin, la fameuse percée de Tcherkassy n'est pas l'oeuvre de la Légion Wallonie, mais de divisions SS.

Entre Degrelle et Hergé, c'était juste une amitié personnelle ou est-ce qu'il y avait une certaine communauté d'esprit?

Hergé n'était pas rexiste, mais il y avait entre Degrelle et lui une communauté d'intérêt idéologique. Malgré quelques disputes d'ordre professionnel lorsqu'ils travaillaient au "Vingtième Siècle", Hergé a conservé, après la guerre, une réelle admiration pour Degrelle. Il est parvenu à se procurer son livre de 1949 sur la campagne de Russie et il a écrit à l'éditeur suisse pour lui dire à quel point il considérait que Degrelle s'était admirablement comporté. Plus tard, Hergé s'est confié à la presse néerlandophone et a admis, dans les colonnes de "Humo" et du "Haagse Post", avoir cru à l'Ordre Nouveau. Il a avoué que c'était une erreur.

Ils partageaient le même mentor...

Tous deux ont, en effet, commencé leur carrière éditoriale au "Vingtième Siècle" après avoir été engagés par l'abbé Norbert Wallez. Le premier album d'Hergé, "Tintin au pays des Soviets", était une commande de Wallez. Ecarté du journal, Wallez a parcouru le pays pendant la guerre en tant que conférencier, pour soutenir la collaboration avec l'Allemagne. Hergé était aussi ami avec le dessinateur Jean Vermeire, dit Jiv, qui était un lieutenant de Degrelle. Par ailleurs, Pierre Assouline, biographe d'Hergé, découvrira, en 1996, qu'Hergé avait entamé des démarches juste après la guerre pour aller s'établir en Argentine. Son contact sur place n'était autre que Pierre Daye, un complice de Degrelle recherché par la justice belge.

Degrelle était-il antisémite?

Il faut distinguer trois paliers. Au départ, Degrelle participait d'un antisémitisme traditionnel nourri de préjugés envers les Juifs. Un antisémitisme "soft" qu'on retrouve aussi chez Churchill. Degrelle a durci son discours après son échec électoral face à Van Zeeland, dans un contexte où de nombreux Juifs allemands cherchaient refuge en Belgique. "La Belgique aux Belges", disait Degrelle. Il basculera complètement, en 1979, dans sa lettre au Pape où il adopte un antisémitisme radical et négationniste.

La classe politique belge avait visiblement intérêt à ce que Degrelle ne soit pas ramené en Belgique pour être jugé. Qu'aurait pu faire Degrelle comme révélations?

Je ne pense pas que Degrelle, contrairement à ce qu'il affirmait, avait des révélations à faire. Par contre, sa présence en Belgique aurait, à coup sûr, empoisonné le climat politique d'après-guerre. Il aurait notamment pu faire des déclarations embarrassantes sur l'attitude du gouvernement belge en France. Avant de prendre la route de l'exil vers Londres, le gouvernement avait installé ses quartiers à Vichy.

Chez qui ces appréhensions étaient-elles plus fortes?

C'est surtout Paul-Henri Spaak qui ne voulait pas voir Degrelle rentrer en Belgique. En 1946, le major George de Lovinfosse monta une opération d'enlèvement de Degrelle dans son repère espagnol. Il obtint le feu vert du Premier ministre Achille Van Acker. Mais l'opération fut annulée au dernier moment sur ordre du ministère des Affaires étrangères, alors dirigé par Spaak.

"Degrelle 1906-1994", Arnaud de la Croix, éditions Racine, 224 pages, 19,95 euros.

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