Avec ses projets "fous", Erdogan laisse sa signature à Istanbul

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Des chantiers démesurés métamorphosent la mégalopole. Objectif: 2023 et le centenaire de la République turque. Une autre façon pour l'homme fort de la Turquie de marquer le pays de son empreinte.

Troisième pont, troisième aéroport, canal sous le Bosphore: des chantiers démesurés métamorphosent Istanbul. Lorsqu'il était encore Premier ministre, le président Recep Tayyip Erdogan n'a pas hésité à les qualifier de "projets fous". Mais il tient à les réaliser à l'horizon 2023, date du centenaire de la République turque, pour laisser sa signature à la ville, au grand dam des urbanistes. Avec ses quelque 15 millions d'habitants, la mégalopole turque fait en effet face à de nombreux défis: protection de l'environnement, trafic automobile, équilibre démographique. "Ces projets ont une utilité symbolique et politique pour ceux qui les inaugurent, ils participent de leur prestige, flattent l'orgueil national, si bien qu'une partie de la population est prête à fermer les yeux sur leurs effets secondaires", estime Jean-François Pérouse, directeur de l'IFEA (Institut français d'études anatoliennes). Si elles peuvent bénéficier à l'emploi à court terme, ces constructions consolideraient surtout des réseaux d'affaires existants. Akif Burak Atlar, de la chambre des urbanistes, s'insurge ainsi contre "la privatisation de terrains publics en faveur des entreprises de construction". La chambre s'est opposée à une centaine de projets à Istanbul mais, à chaque procès gagné, les plans étaient modifiés, imposant de relancer toute la procédure en justice. Aujourd'hui, les corporations d'urbanistes et architectes se retrouvent même inquiétés par le pouvoir qui menace l'indépendance du statut de leurs chambres. Le parti vert se bat également contre ces mégas projets lucratifs et leurs conséquences alors que certains ont été exonérés d'étude d'impact environnemental. "La ville se développe au nord où se trouvent ses poumons, ses bois et ses marécages, c'est un désastre", dénonce l'un de ses responsables. Autre problème: ces chantiers forcent des habitants à déménager dans des quartiers éloignés où ils doivent dépenser davantage pour se déplacer vers leur lieu de travail, ce qui gonfle les émissions de CO2.

Le parti critique enfin des décisions prises "d'en haut" par le gouvernement et imposées aux élus locaux et donc aux citoyens, passant outre les principes démocratiques. Son opposition légale à ces projets n'a rien donné, ses tentatives de dialogue non plus.

1. Le Troisième aéroport

Prévue pour 2017, la construction de ce nouvel aéroport par un consortium turc au nord de la rive européenne a pris du retard. Le coût du projet estimé à 9 milliards d'euros pourrait enfler. Le troisième aéroport accueillerait 150 millions de passagers qui s'ajouteraient à ceux d'Ataturk et de Sabiha Gokcen, dont la capacité est déjà de 70 millions de voyageurs par an. Un projet "inutile" de l'avis de la chambre des urbanistes qui dénonce une "soif de prestige". Le parti vert, lui, s'inquiète de la fragilité du sol meuble situé dans une ancienne exploitation minière avec des risques de remontée d'eau saline. Les routes alentour ont commencé à émerger et "offrent de nouveaux territoires ouverts aux ambitions des promoteurs immobiliers", estime le chercheur Jean-François Pérouse.

2. Le troisième pont sur le Bosphore

Le troisième pont sur le Bosphore construit pour 2 milliards d'euros par un consortium turco-italien entre les rives européenne et asiatique d'Istanbul est en voie d'achèvement. Sa silhouette blanche élancée s'impose désormais dans le paysage non loin de l'embouchure de la mer Noire. Les impressionnantes autoroutes de deux fois quatre voies qui y mènent sur près de 260 kilomètres, sont aussi déjà prêtes.

Ses promoteurs le décrivent comme "un symbole de la Turquie moderne", mais il fait déjà polémique. Il a en effet été baptisé du nom du sultan Selim 1er, l'un des conquérants de l'expansion ottomane au XVIe siècle, également responsable de l'extermination de près de 40.000 alévis (minorité musulmane libérale qui représente 20% de la population). En outre, près de 2 millions et demi d'arbres ont été coupés dans la zone et les réserves d'eau souterraines sont menacées. L'ouvrage est censé soulager les deux autres ponts et fluidifier le transport de marchandises, mais le trafic routier entre les deux continents ne représente en réalité qu'un très faible pourcentage de la circulation. "C'est un projet immobilier, au milieu de nulle part", regrette la chambre des urbanistes. Dans son dernier rapport d'évaluation, elle dénonce l'augmentation du trafic automobile après la création des premier et deuxième ponts (en 1973 et 1988).

3. Tunnel Eurasia

Ce tunnel de 3 étages sous le Bosphore construit par un consortium turc et sud-coréen pour plus d'un million d'euros d'investissements devrait relier Kazlıçeşme, sur la rive européenne, à Göztepe, sur la rive asiatique, sur 15 kilomètres avec un métro et deux autoroutes. Chaque jour, 68.500 véhicules sont attendus, soit 25 millions de passagers par an. Par ailleurs, deux voies devraient être ajoutées aux routes côtières des rives européenne et asiatique. Les urbanistes s'insurgent contre un projet dispendieux et irréversible. Leur rapport est sans concession: manque de sorties de secours, manque de transparence du processus de décision, risque d'augmentation du trafic, pollution de la mer de Marmara et de la péninsule historique notamment par sa cheminée d'évacuation des gaz.

4. Lecanal d'Istanbul

Annoncé en pleines législatives en 2011, le projet de canal d'Istanbul n'a pas encore été amorcé. Il s'agit d'une déviation du Bosphore sur 50 km de long et 150 km de large, censée relier la mer Noire à celle de Marmara. Recep Tayyip Erdogan y voit "l'un des plus grands projets du siècle qui fera de l'ombre aux canaux de Panama et de Suez". Son coût pourrait atteindre 18 milliards d'euros.

Le canal désengorgerait le détroit très fréquenté par les pétroliers et cargos en tout genre. Jusqu'à présent, la circulation sur les eaux internationales du Bosphore est libre (régie par les accords de Montreux de 1936). Ce pourrait être un moyen pour les Turcs non seulement de contrôler les flux mais aussi d'envisager de taxer le passage sur ce canal. De nouvelles zones urbaines seraient construites sur son pourtour. Selon le parti vert, le projet menace aussi l'écosystème en coupant la connexion entre des rivières et des lacs.

5. Gezi

Situé sur la célèbre place Taksim, le parc Gezi avait été édifié dans les années 1950 sous Ataturk, père de la République. Le pouvoir compte le raser afin d'y reconstruire une caserne ottomane détruite en 1940. Le projet avait été très contesté en 2013 lors de protestations massives dont la répression avait fait au moins 8 morts et des milliers de blessés. Mis en veilleuse depuis, il a été déterré par le président Erdogan en juin. "Ce projet participe d'une volonté de recodifier le paysage urbain, la place Taksim est liée au mouvement républicain des années 1930, le pouvoir souhaite renvoyer à une autre histoire", explique Jean-François Pérouse. Le nombre d'espace verts est très réduit à Istanbul, Gezi reste l'un des derniers du centre-ville, déplore de son côté le parti vert qui dénonce par ailleurs le manque d'écoute du gouvernement vis-à-vis de la population et le contournement de la loi. Malgré plusieurs plaintes, le conseil d'Etat a levé l'annulation du projet.

6. La grande mosquée de Çamlica

Les travaux de la grande mosquée ont débuté en 2013. Située sur la rive asiatique d'Istanbul, on l'aperçoit de très loin en face avec ses minarets en construction. Ses 15.000 m² devraient en faire l'une des plus grandes du monde. Financée par plus de 40 millions d'euros de dons, elle devrait accueillir 30.000 fidèles dans quelques mois. La chambre des urbanistes estime que sa construction ne correspond à aucune demande car le quartier est peu peuplé.

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