"Beaucoup ont le sentiment que la presse obéit à des règles occultes"

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Laurent Mauduit, cofondateur du site d'informations Mediapart, consacre son dernier brûlot à la presse française. C'est en fin connaisseur que l'ancien chef du service économique de Libération et ancien directeur adjoint de la rédaction du Monde mène une enquête rare et minutieuse sur un milieu avare sur lui-même. Son bilan est accablant: une dizaine de milliardaires possède l'ensemble des médias nationaux au détriment du droit à l'information. À coup d'anecdotes, confidences et révélations, il dresse une image peu flatteuse d'une presse en plein naufrage. Mais son ouvrage est aussi un long plaidoyer pour la refondation de la presse, malmenée car hautement stratégique. "Il n'y a pas de démocratie véritable sans citoyens éclairés", insiste très justement l'auteur.

Vous appelez dès les premières lignes de votre ouvrage à une "révolte citoyenne"... Que cherchez-vous?

J'ai toujours eu une conception très citoyenne de mon métier. À chaque moment important de la vie démocratique, la question des libertés, du pluralisme de la presse est perçue par les citoyens comme l'une des garanties essentielles de leurs droits.

Après la chute de la Bastille, l'un des premiers débats porte sur la liberté de la presse. De même, dans les derniers mois de la Seconde guerre mondiale, le Conseil national de la résistance (CNR) crée un programme baptisé Les Jours Heureux où il est dit qu'il faudra refonder la presse française pour la rendre indépendante des puissances financières.

Si le CNR dit cela, c'est à la fois pour tourner la page honteuse de la presse collabo mais aussi celle de la presse affairiste d'avant-guerre. Le CNR édicte comme principes qu'il n'y a pas de démocratie forte sans des citoyens éclairés et qu'il ne suffit pas d'avoir le droit de vote, il faut encore être bien informé pour pouvoir exercer son droit de vote dans des conditions normales.

Bref, il faut une presse libre et indépendante.

Si une telle presse est l'un des rouages décisifs d'une refondation démocratique comme on a pu la connaître après la guerre, a contrario sa perte d'indépendance est un symptôme de crise démocratique. Il faut voir la crise de la dépendance de la presse française comme l'un des symptômes d'une crise démocratique française sans équivalent dans les autres démocraties du monde.

Si j'emploie le terme de révolte citoyenne, c'est parce que j'ai le sentiment qu'on vit en France une crise démocratique liée justement au présidentialisme, qui plonge la presse dans un état de dépendance. Autrement dit, j'ai la conviction qu'on est face à deux problèmes connexes liés entre eux: pour refonder notre démocratie, il faut refonder sa presse.

La presse est en crise dans de nombreux pays...

Oui, mais en France, la crise est accentuée par un autre critère, celui de la dépendance de la presse. Cette dépendance induit chez les citoyens un sentiment tout à fait légitime de discrédit à l'égard de la presse et des journalistes. Beaucoup ont le sentiment intuitif souvent fondé que la presse obéit à des règles occultes, à des réseaux d'influences, qu'elle ne fait pas honnêtement son office.

Un rapide état des lieux suffit à prendre conscience du désastre: quelques milliardaires, dont la presse n'est pas le métier, contrôlent à eux seuls la quasi-totalité des grands médias nationaux.

J'en compte dix: Vincent Bolloré (Groupe Canal), Patrick Drahi (Libération, L'Express et bientôt NextRadioTV), le trio Xavier Niel, Pierre Bergé, Matthieu Pigasse (Le Monde, L'Obs), Bernard Arnault (Les Echos, Le Parisien), Iskandar Safa (Valeurs Actuelles), Arnaud Lagardère (Europe 1, Paris Match, JDD), Martin Bouygues (TF1, LCI), Serge Dassault (Le Figaro), François Pinault (Le Point) et les Bettencourt (L'Opinion)...

Sous le mandat de Hollande, on a même connu une accélération brutale de cette concentration. Je ne vois pas d'équivalent à ce système consanguin malsain de normalisation économique, débouchant en plus sur une violence éditoriale sans précédent dans l'histoire française.

Autrefois, les censures étaient masquées, elles sont désormais affichées, revendiquées comme on l'a vu récemment à Canal Plus avec un documentaire censuré sur le Crédit Mutuel, la banque de Bolloré... N'est-on pas en train de tuer la démocratie en agissant ainsi?

Aux Etats-Unis, le Washington Post a bien été racheté en 2013 par Jeff Bezos, fondateur d'Amazon...

Les Américains ont comme valeur fondatrice le premier amendement. Il y a là-bas cette culture du contre-pouvoir qui fait balancier. À la suite du scandale Enron par exemple, la presse, qui a manqué à son devoir de vigilance, connaît un sursaut déontologique. On assiste à des crises dans les journaux qui n'ont rien vu, une réelle remise en question de leur travail...

En France, à la même époque, on vit un scandale similaire avec le groupe Vivendi, sous la présidence de Jean-Marie Messier. Les comptes publiés ne sont pas sincères et pourtant, toute la presse chante les louanges du PDG. Lorsqu'au Monde, nous publions une enquête révélant la vérité, personne ne nous soutient. Six mois plus tard, la brigade financière nous donne raison mais cela n'entraîne aucune remise en cause de la presse, encore moins un débat déontologique. C'est toute la différence!

Votre ouvrage est plein d'anecdotes, notamment une sur Emmanuel Macron, alors banquier d'affaires. Racontez-nous...

Début 2010, Le Monde est à vendre et à l'époque, Emmanuel Macron est banquier d'affaires chez Rothschild. Il propose ses services à la Société des rédacteurs du Monde (SDR) pour les aider à y voir plus clair parmi les deux offres d'acquisition en lice. Finalement, le trio Niel-Bergé-Pigasse l'emporte sur l'offre concurrente emmenée par Claude Perdriel (L'Obs). Le bureau de la SDR se déplace alors pour rencontrer le bras droit de Pierre Bergé, dont les bureaux sont, un hasard, juste à côté de ceux d'Alain Minc, l'ancien président du Conseil de surveillance du Monde, par ailleurs soutien actif de l'offre de Perdriel rejetée... Et là, surprise: dans les pas de Minc, les journalistes entraperçoivent Emmanuel Macron qui aussitôt rebrousse chemin pour ne pas être reconnu. Après une étonnante filature que je raconte, il est débusqué. Macron a mené double jeu.

Comment remédier à une telle crise?

En matière d'audiovisuel public, il faudrait rédiger une loi refondant l'indépendance des rédactions du service public afin d'éviter toute manipulation par le pouvoir central. Actuellement, le président du CSA (Conseil supérieur de l'audiovisuel) est désigné par le chef de l'État. Et la procédure actuelle de nomination par la CSA du président de France Télévisions ne règle rien puisqu'elle est opaque (les programmes et auditions sont tenus secrets). Il faut aussi bien sûr doter les rédactions de droits moraux pour qu'elles n'aient pas de compte à rendre à leur direction, à leur PDG mais à leur Société des rédacteurs, seule comptable de la qualité et de l'honnêteté de l'information transmise.

Quelles solutions pour l'internet?

On vit une époque extraordinaire avec la mutation de nos métiers. La révolution internet est encore plus spectaculaire que celle de l'électricité. C'est une avancée d'autant plus formidable que le citoyen y gagne une place nouvelle avec le caractère participatif et interactif du web.

Il y aurait donc une utilité majeure à créer une grande loi garantissant le droit de savoir du citoyen à l'heure du numérique. Elle y interdirait les concentrations trop avancées, renouerait avec l'esprit du Conseil de la résistance avec un statut juridique spécifique pour les médias en ligne, offrirait un droit d'accès aux documents administratifs à travers une sorte de "Freedom of Information Act" à la française ainsi qu'une plus grande protection des sources... En un mot, faire en sorte que, dans notre démocratie, la transparence soit la règle et l'opacité l'exception. Or, en France pour le moment, on vit l'inverse.

Quel est l'enjeu de votre livre à quelques mois de la présidentielle?

Mon enjeu est avant tout politique bien sûr. Je pense qu'il est important, à la veille d'échéances politiques majeures pour la France - une élection présidentielle puis législative dans la foulée -, d'essayer de forcer l'ordre du jour de l'agenda public pour qu'il intègre la question taboue de la liberté de la presse. Trop peu de politiques osent évoquer le sujet. Cet enjeu, Albert Camus le résume superbement à la Libération dans un éditorial pour Combat où il défend l'indépendance financière de son journal: "élever ce pays en élevant son langage".

Main basse sur l'information de Laurent Mauduit aux éditions Don Quichotte, 448 p., 19,90€.

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