Bienvenue aux confins de l'absurdité des règles européennes!

Donald Tusk, Jean-Claude Juncker et Jeroen Dijsselbloem édictent des règles intenables pour les Etats. ©EPA

Ces dernières semaines, la Belgique connait l'une des plus graves crises sociales de son histoire. Elle oppose les syndicats au gouvernement. Ceux qui répètent qu'on "ne peut pas vivre au-dessus de ses moyens" pour justifier des coupes budgétaires aveugles affrontent ceux qui s'insurgent contre la politique d'austérité doctrinaire.

La bataille est aussi médiatique. Et le gouvernement a fourbi ses éléments de langage et ses lignes de communication. Les syndicats y sont décrits comme des associations archaïques qui ne se battent plus pour l'intérêt général mais pour garantir "quelques jours de congé". Le gouvernement et ses soutiens dont vous êtes, cher Paul Timmermans, convoquent, eux, le "bon sens" et insufflent la peur de scier la branche saine sur laquelle les travailleurs seraient assis.

Aujourd'hui, vous appelez à un moratoire sur les dépenses d'investissement dans la comptabilité européenne.

Je vous invite à bien plus d'ambition! C'est toute la politique comptable européenne imposée aux Etats qu'il faut revoir! Utilisez donc votre pouvoir de lobby pour aboutir à une remise en question des très technocratiques SEC 95 et SEC 2010.

Un ménage ne peut, durablement, dépenser plus que ce qu'il gagne, je suis d'accord avec vous. Il s'exposerait alors à un surendettement qu'il devra payer un jour. Mais lorsqu'un ménage veut acquérir un bien immobilier, vous savez comme moi que sa banque ne lui demande pas d'intégrer l'entièreté de la somme déboursée à son budget annuel et d'atteindre l'équilibre l'année même de l'achat.

Cet équilibre budgétaire familial sera atteint sur plusieurs dizaines d'années grâce à des mensualités soutenables pour le ménage.

Il en va de même pour les entreprises.

Vous êtes l'un des mieux placés pour savoir qu'il est impossible d'atteindre l'équilibre comptable l'année même d'un gros investissement sans capacité d'amortissement. Sauf à mettre en faillite la quasi-totalité des entreprises belges et en particulier celles qui investissent.

Il en va de même pour ma commune et toutes celles du Royaume. La comptabilité communale sépare le budget de fonctionnement (budget ordinaire) du budget d'investissement (budget extraordinaire). Cela permet aux communes de ne pas dépenser plus que ce qu'elles gagnent. Cela permet aux communes de développer une capacité d'investissement. Cela permet à Schaerbeek, grâce à une méticuleuse maîtrise de ses coûts (diminution de ses coûts énergétiques avec son Plan Climat, maîtrise raisonnée de ses coûts de fonctionnement, réformes structurelles,...) de garantir ses politiques sociales, de maintenir le niveau du service public et de dégager des marges importantes d'investissement!

Les règles européennes

Et pourtant, ce qui est impossible pour les ménages et les entreprises, l'Union européenne l'impose à ses membres. Les règles comptables européennes ne permettent pas de différencier les dépenses de fonctionnement des dépenses d'investissement. Et comme sur base de cette comptabilité, les autorités européennes donnent des injonctions de trajectoires économiques, on comprend rapidement que l'équilibre budgétaire soit inatteignable pour les Etats.

Equilibrer son budget est impossible s'il faut intégrer l'entièreté de l'investissement l'année budgétaire où on investit. Et pourtant c'est ce que l'Europe demande à ses membres...

Bienvenue aux confins de l'absurdité des règles européennes! Celles édictées par une Commission aveuglée par l'idéologie du néoliberalisme et des politiques d'austérité.

Une refonte des dogmes

Cher Pieter Timmermans, faut-il un moratoire sur la sévérité des règles comptables européennes? Oui, bien sûr!

Mais le moment n'est-il pas venu d'aller plus loin. Lorsqu'on voit les mouvements sociaux en Belgique, la colère en France, la peur au Royaume-Uni qui s'exprime par le Brexit, le moment n'est-il pas venu d'oser remettre en question les dogmes ultra-libéraux (et anti-économiques) qui ont dirigé l'Europe ces dernières décennies?

D'autant que, s'il est possible de travailler sur les dépenses, il reste en Belgique du gras dans les recettes. C'est sans aucun doute l'autre énorme chantier auquel il faut s'atteler. La seule lutte contre la fraude fiscale pourrait rapporter entre 16 et 20 milliards d'euros chaque année (selon le Département d'Economie appliquée de l'ULB). Et ce avant même de discuter d'une nécessaire réforme fiscale.

Si les pouvoirs publics européens, fédéraux et régionaux s'entendaient sur ces deux chantiers (une juste qualification des dépenses et une juste perception des recettes) les pouvoirs publics retrouveraient d'énormes marges budgétaires. Et ce sans que cela ne soit douloureux ni pour nos citoyens ni pour nos entreprises, privées comme publiques.

Profitant des taux d'emprunt historiquement négatifs, nous pourrions alors investir avec ambition pour le développement du bien-être social, de l'économie circulaire, des énergies alternatives ou de la mobilité douce. Bref, nous pourrions avoir un vrai débat public, politique et surtout démocratique sur les types de perception de nos recettes et l'affectation de nos dépenses dans des projets durables, rentables et porteurs d'avenir.

Voilà, cher Pieter Timmermans, ce que je tenais à vous dire en toute franchise. Je suis, comme vous, inquiet pour l'avenir de notre pays, pour l'avenir de nos enfants. J'ai pris conscience, voici plusieurs années en rejoignant Ecolo, que notre pays se situe dans un tournant. Le moment est venu d'oser l'audace, l'inventivité et la modernité et de redonner des perspectives à tous les Belges.

Vincent Vanhalewyn, 1er Echevin (Ecolo) de Schaerbeek, a rédigé une lettre ouverte à l'administrateur délégué de la FEB, Pieter Timmermans, en réponse à sa lettre ouverte.

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