"C'est le style de vie de 7 milliards d'individus qu'il faut changer mais ça, aucun politique n'ose le dire"

©anthony Dehez

1993: Commence ses études d'ingénieur à l'Ulg, "une révélation" selon lui.

2003: Thèse de doctorat consacrée à l'apprentissage par renforcement.

2007: Décès de sa mère.

2018: Reçoit la médaille Blondel, une distinction qui récompense la contribution d'un chercheur aux progrès de la science et des industries électriques et électroniques.

2030: Souhaite que le réseau électrique international soit une réalité.

Damien Ernst: Professeur à l'ULiège, spécialiste de l'énergie et de l'IA

Apéro préféré: Un Orval, une Rochefort 8 ou un Martini blanc sur glace

Fréquence: Pas trop mais souvent un apéro avec les jeunes du labo

Dernière cuite: Vendredi dernier, avec l'Association des ingénieurs de Montefior

Où: Au Café de la Gare, ouvert par un ancien de l'ULg

À l'extérieur, il y a des gens excédés qui aimeraient bien savoir si le train de 16h51 à destination d'Ottignies continue bien sur Bruxelles. "Non parce que c'est affiché Ottignies", s'exclament-ils devant une agent de la SNCB qui, main sur la hanche et regard triomphant, répond ce qu'elle pense être la logique même: "Évidemment qu'au départ de Liège quand c'est affiché Ottignies-Namur, le train termine sur Bruxelles." Avant d'ajouter, l'air un peu moins fier, que de toute façon cela ne sert à rien de se presser car tous les trains ont entre 10 et 60 minutes de retard. "Mais attendez quand même sur le quai, on ne sait jamais", glisse-t-elle en s'encourant.

Hasard du calendrier, c'est ce matin que sortaient les résultats de la grande enquête SNCB, mettant en lumière que 4 voyageurs sur 10 étaient mécontents des services alors qu'en même temps, le monde entier s'époumone pour convaincre les navetteurs de lâcher la bagnole pour le rail. Voilà.

ça, c'est la situation à l'extérieur du Café de la Gare où Damien Ernst nous a fixé rendez-vous pour l'apéritif. À l'intérieur du café, autre ambiance! Un peu chill, un peu rouge, un peu chic, avec des rééditions de lampes Pipistrello au milieu de sceaux à champagne (vides) et des bouteilles de Pommery (fermées) qui, de la champenoise au Jéroboam, sont toutes alignées sur le bar.

Il est déjà là. Penché sur sa petite table, nez sur un dossier, il a dix bonnes minutes d'avance et c'est le sourire et la sympathie désarmants de sincérité qu'il nous accueille chaleureusement. Physiquement, il fait songer un peu à Dany Boon, un petit côté regard de cocker qui pétille, au-dessus d'un sourire rond.

Son actu? Plus que bonne car l'homme vient de rafler la médaille Blondel, genre l'oscar de l'électricité, réservée aux chercheurs étincelants de moins de 45 ans. L'actu en général? "Ah ben, y'a l'histoire avec Emmanuelle Praet qui a l'air d'agiter toute la Belgique", lance-t-il avant de commander une Rochefort 8, l'une de ses bières préférées. Concernant la chroniqueuse, Ernst confie tout de go qu'il ne l'aurait pas virée et ce, même si ses propos étaient complètement à côté de la plaque. "Ce n'est pas une émission que l'on regarde pour avoir une pensée fine mais justement pour le débat d'idées qu'elle suscite", du genre tranché et à l'inverse de "la mono-pensée" qui prédomine le plus souvent à la télé. Surtout en matière d'écologie où, selon le chercheur, le débat est particulièrement inintéressant. "Alors aussi bête soit-elle, cette réflexion aura au moins eu le mérite de poser la question de la taxation des comportements anti-écologiques."

Car selon lui, c'est un peu le coeur du problème quand on parle de transition. Sur le principe, tout le monde trouve "super" de sauver la planète mais quand on dit aux gens qu'il faut vendre la villa pour une mitoyenne et que les vacances en avion, c'est fini: "Y'a plus grand monde pour défendre le climat", balance-t-il en attaquant sa portion de cacahuètes.

Inutile de préciser que la grande marche "Claim the climate" prévue ce dimanche, c'est un peu comme éteindre la lumière quand on quitte une pièce, c'est à peine s'il en lève un sourcil. Non, c'est mignon mais ce sont des solutions qui éludent le vrai problème selon lui: "C'est le style de vie de 7 milliards d'individus qu'il faut changer mais ça, aucun politique n'ose le dire tant il craint de faire peur à son électeur", ajoute-t-il alors, réserve de cacahuète dans une main qu'il picore de l'autre.

Avant de se lancer pour le coup de grâce à destination d'Ecolo qui ne fait rien d'autres que de "l'écologie de salon". "De toute façon, reprend-il, et c'est triste à dire mais aucun autre parti ne s'est jamais intéressé à la question de l'environnement. Aujourd'hui, ils sont pris de cours et se bornent à reprendre les idées d'Ecolo sans qu'il n'y ait un seul débat d'idée." Alors d'accord, si la prise de conscience c'est bien, selon le chercheur, ce n'est néanmoins pas en se la jouant "je coupe l'eau du robinet en me brossant les dents" ou je mange "bio-localement" qu'on va sauver la situation. Non, ce qu'il faudrait c'est développer les technologies qui permettent aux gens de vivre comme ils veulent mais sans polluer et ça, impossible de le faire sans passer par les grosses entreprises. Qui deviendraient vertes, pour le coup.

"Le discours Ecolo, c'est une parole de la petite solution locale, le petit geste qui donne bonne conscience." Et pour l'heure, comme hier, il ne semble y avoir aucune alternative à l'horizon. Même pas la droite, qui selon le chercheur, pourrait y trouver un beau combat, du genre industriel comme son ADN, tout en oeuvrant écologiquement: "C'est triste quand on songe que la solution passe par la richesse et les grosses entreprises et que personne n'aborde cette question dans un débat."

Et la COP24 dans tout ça? Même combat! Un grand raout qui ne marche pas car aucune des parties ne négocie dans la générosité, chaque pays arguant - et le scientifique les comprend - qu'il n'est pas question d'accepter une contrainte si son voisin n'en souffre pas non plus. "Encore une fois, la solution doit être globale." Et Ernst, lui, travaille beaucoup sur la création d'un réseau mondial d'électricité (Cigre, NDLR) alimenté par des éoliennes au Groënland et qui permettrait d'alimenter l'Europe et les USA. "Tu verras, plus qu'une ou deux COP et on y arrivera!" prédit-il alors gaiement.

Gilets jaunes

Sinon les gilets jaunes? Il comprend les gens mais non, il n'adhère pas. "La faute à qui? Aux zones d'habitations suburbaines que l'on a créé loin des industries en misant à l'époque sur un prix du pétrole très bas. Cela fait des années qu'on aurait dû légiférer pour les interdire et ramener les gens en ville..."

Maintenant, ce qui l'a particulièrement frappé c'est la violence des attaques contre les politiques, sans compter les insultes et le climat de haine qui s'installe au sein de ce mouvement. "Alors que franchement, on est plus au temps où on remettait de grosses enveloppes aux ministres. Non, aujourd'hui, je trouve qu'ils s'en prennent plein la gueule alors qu'ils bossent beaucoup pour le bien du pays."

Ceci étant dit, les rapports des politiques entre eux, ce n'est pas très joli: "Toujours dans l'attaque même quand l'adversaire fait passer quelque chose de bien." Et terminant sa Rochefort 8, il nous interpelle: "Je sais qu'il est de bon ton de faire passer Marghem pour une conne mais quand elle fait voter de bonnes pièces de loi, il faut être capable de le reconnaître aussi. Avec la loi sur les marchés de capacité, elle vient quand même de glisser la balle dans le barillet pour flinguer le nucléaire et ça, ni Nollet ni Khattabi ne tweetent pour le dire." Bref, quand le politique passe son temps le doigt sur la gâchette, il n'y a pas de raison que les gens se comportent autrement sur les réseaux sociaux, conclut-il alors, hésitant à reprendre une seconde bière.

Au politique de s'adapter

Bref, il faudrait que pas mal de choses changent. En tout cas, que le politique s'adapte au monde et surtout à son économie globalisée. "Le véritable nerf de la guerre, c'est la taxation des GAFA. Tant que les gouvernements n'auront pas trouvé comment faire, ils n'arriveront pas à boucler des budgets pour mener de vraies politiques."

Sur le fond, s'il entend l'argument selon lequel l'initiative industrielle est toujours mieux gérée par le privé, Damien Ernst estime quand même qu'à partir du moment où on est plus capable ni de garder nos industries, ni de les taxer, il est peut-être temps de changer de paradigme de pensée. Non, ce qu'il faudrait c'est que l'État réussisse à reprendre la main sur l'économie, du genre à la Nethys, qui malgré l'affaire Publifin, génère quand même "un chiffre de malade pour notre économie".

Sur une possible reconduction avec la N-VA lors des prochaines élections, sa bonhommie se raidit un peu. Pour lui, on ne construit pas une popularité en promouvant la haine de l'autre, que ce soit celle du francophone ou celle de l'étranger. Concernant le gros dossier migration qui agite le landerneau, Damien Ernst estime que c'est un faux problème et que vraiment, les politiques feraient mieux de s'exciter un peu plus sur la taxation des GAFA. "Ils sont drôles au gouvernement, moi ça me fait rire quand ils parlent d'immigration choisie. Je te dis pas les problèmes de Visa que j'ai lorsque j'essaie de faire venir des chercheurs d'Inde ou même du MIT." Voilà, l'apéro est fini et comme il est sympa, Damien Ernst nous colle une bise avant de s'en aller dîner.

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