Charles Najman Le danseur à la caméra

©Gémini Films

Le cinéaste français, brutalement disparu le 18 juillet, recherchait une identité au croisement du judaïsme européen et d'Haïti. Cette quête lui aura inspiré une oeuvre singulière, d'une empathie rare.

Par Johan-Frederik Hel Guedj

Pour le réalisateur Olivier Assayas, "Charlie n'était pas cinéaste, et il faut l'entendre comme un compliment, il était une personne riche, complexe, et qui faisait aussi du cinéma". À l'opposé du fameux garçon de café de Jean-Paul Sartre, Charles Najman n'était pas de "mauvaise foi", n'adhérait à aucun rôle social, les déjouait tous.

Jeune militant trotskiste, ses études de philosophie lui inspirent une ouverture sur le monde. Nietzsche l'éloigne du gauchisme: "Il faut avoir une musique à soi pour faire danser le monde", écrivait l'auteur du "Gai Savoir". Cette musique, "Charlie" la cherche dans l'alliage des mots et des images. En 1975, il hante les salles de cinéma, découvre la photo avec Patrick Duval, journaliste à "Télérama". Avec l'écrivain Benjamin Legrand, ils publient un livre à trois, "Le Métro entre les lignes", périple dans les sous-sols parisiens. Un second, consacré à la photo de guerre, pour lequel ils interviewent Raymond Depardon, Don Mac Cullin, (Agence Gamma), Nick Ut (auteur de la tristement célèbre photo de la fillette vietnamienne qui court sur une route après un bombardement) et tant d'autres, restera inédit. En 1978, ils rencontrent Peter Handke, écrivain de l'errance dans une société qui enferme, au romantisme laconique.

Le grand dehors

S'il évolue dans Paris avec agilité et ironie, "Charlie" n'est pas dupe et s'y sent à l'étroit. Il approfondit le monde du cinéma, autour de la revue "Cinématographe" qu'anime Jacques Fieschi, scénariste élégant et exigeant, aux côtés de chroniqueurs alors peu connus, l'écrivain Emmanuel Carrère ou le producteur Philippe Carcassonne.

L'initiation s'accélère. Le cinéma lui offre un "grand dehors", hors d'une France étriquée: en 1988, assistant du réalisateur Thomas Harlan, en rupture totale avec son père, Veit Harlan, cinéaste officiel de Goebbels, "Charlie" découvre Haïti. Sa rencontre avec l'ethnologue Gérard Barthélémy, sur l'île où il vit, est déterminante. Celui-ci le conseille pour son premier moyen-métrage, "Le serment du bois Caïman" (1992), documentaire consacré au 14 août 1791, assemblée des ethnies d'esclaves africains déportés, mythe fondateur de la République d'Haïti, le "14-Juillet" du monde noir. Avec "Les Revenants" (1993), il aborde la genèse du vaudou, religion née au Bénin, implantée en Haïti par les déportations de l'esclavage.

Dans un entre-tissage inspiré, le cinéaste ne cesse d'osciller entre le legs de ses origines juives, son désir d'un ailleurs et les mythes haïtiens. Ce mouvement de balancier est une constante recherche d'équilibre. En 1995, il aborde la fiction avec "La mémoire est-elle soluble dans l'eau?". Après les esclaves déportés, il prend pour sujet sa mère, Solange, apparentée à Rosa Luxembourg et rescapée d'Auschwitz avec sa grand-mère. Préservant une juste distance entre la Shoah qui hante sa famille et son désir de garder le pied léger, il la filme lors d'une cure thermale que l'Allemagne repentante offre aux rescapés des camps pour "soigner" leur trauma. Et Solange Najman raconte l'histoire de la bague que la grand-mère a préservée de la cupidité nazie en l'avalant, avant de l'évacuer et de la ravaler, tous les jours. Cette grand-mère appelait Charles d'un surnom qui le résumait à merveille, Rumpelstilzchen, lutin danseur et malicieux des contes de Grimm.

Monde réel et monde rêvé

Dans "Les Illuminations de Madame Nerval" (1999), une prêtresse vaudou évoque son mariage avec "Criminel Sacrifice Danger", Esprit et mari invisible. Immergé dans une société vaudou féminine, "Charlie" dévoile ces rites avec sensibilité. En 2002, "Royal Bonbon" est récompensé du prix Jean-Vigo: un égaré se prend pour le roi Christophe, esclave libérateur d'Haïti, en 1804. À Milot, ancienne capitale du royaume de Christophe, avec Timothée, orphelin à la recherche de son père, il reconstitue une cour dans le palais "Sans Souci" en ruines et, abandonné de tous, met fin à ses jours. Ici, la contiguïté entre monde réel et rêvé épouse la continuité formelle entre documentaire et fiction.

Contre les calamités qui frappent Haïti, Najman déploie l'antidote fragile et indélébile de son cinéma. Après le séisme de 2010, il tourne "Une étrange cathédrale dans la graisse des ténèbres", ode au milieu des ruines. Le grand poète de l'île, Franketienne, y prononce ces paroles terribles, "partout des ombres et des décombres", et, debout dans un cercueil dressé contre un arbre, parle pour les morts sans sépulture: "Nous marchons sur des morts".

En 2015, "Charlie" revenait à la fiction avec "Pitchipoï" ("trou du monde"), appellation inventée par les enfants de Drancy, désignant Auschwitz. L'humoriste Julien Schulman apprend les dernières volontés de son père: son fils aîné, Pierre, dispersera ses cendres en Pologne. Errant avec l'urne funéraire, dans une scène "hamletienne", Julien voit le spectre paternel l'enjoindre enfin de s'en charger. Le train de Pitchipoï conduit Julien à Pierre, aîné lubrique, mort-vivant, dévorateur et affaibli. Au-delà de la fable caustique à la séduction provocatrice, très Nouvelle Vague et gainsbourgienne (Julien signe un autographe à "Suze qui ne s'use que si l'on s'en sert"; Najman lui-même sermonne Julien: "Je n'ai pas envie de passer pour un charlot"), ce tête-à-tête avec les spectres revêt l'intensité des rituels haïtiens.

Une quête d'identité humaine et artistique

La disparition de "Charlie" laisse ses proches incrédules. Sa compagne d'un quart de siècle, Emmanuelle Honorin, coauteur de deux de ses films, évoque avec un sourire les oeuvres qu'il laisse en friche: sur Solitude, mulâtresse résistante à l'esclavage en Guadeloupe (et roman à 4 mains de Simone et André Schwarz-Bart), sur Erol Josué, prêtre vaudou, comédien et danseur, et un projet fou, une vie de Jésus avec son ami le rappeur new-yorkais Saul Williams.

"La mort lui était si étrangère", confie Patrick Duval. Sur son site, l'écrivain Claude Arnaud, son ami de toujours, salue avec émotion "un authentique frère existentiel [...] la vie, la gaieté et l'intelligence incarnée: penser avec Charles Najman, c'était danser avec son esprit". Lors d'un entretien poignant, il confiait ce qui aimantait "Charlie": "À une époque de retour des individus vers des identités héritées, Charles a fait l'inverse en partant vers Haïti, pays de déportés, de survivants, de révoltés héroïques et douloureux. C'était un double mouvement, puisqu'il y a trouvé son identité artistique, en nouant une relation d'empathie et de familiarité totale avec ce peuple, notamment les enfants, tel le joueur de flûte de Hamelin. Son cinéma, fusion du réel dans le fictif, l'apparente à Werner Herzog. Sa quête d'identité va de pair avec une quête d'irréalité. Il a choisi ce pays d'élection, de vies bricolées et d'enchantement de soi que procure l'ivresse d'une vitalité tragicomique, loin des entraves du concret. Sortant de sa peau, il y échappait à nos vies trop réglées, en quête d'un ailleurs léger. Il y a là un écho du vaudou, qui est aussi une expérience de sortie de soi. Il prenait des risques, en des lieux parfois périlleux, mais il tenait à aller au coeur de ce peuple haïtien".

Sa disparition est d'autant plus désarmante qu'il allait tourner un nouveau film: "Le Testament de la Mer Morte", l'histoire d'un homme qui, se sachant mourant, veut payer un tueur à gage pour supprimer sa mère, par amour filial, afin de lui épargner la souffrance de perdre son fils. Le scénario, au comique grinçant très abouti, avait convaincu le producteur tunisien Nadim Cheikhrouha.

Devant son cercueil, Claude Arnaud lui a rendu cet hommage: "Se soigner, c'était vivre une vie de seconde classe, et il préférait lire, danser, réfléchir à son prochain film [...]. Cette forme de pensée magique qui l'attirait tant dans le vaudou lui faisait presque voir le Médecin comme le porteur de mauvaises nouvelles. [...] La fantaisie et l'indiscipline qui faisaient l'essence de son charme devenaient ses pires ennemis". L'absurde cure thermale offerte à sa mère participait sans doute de cette défiance narquoise envers le médecin. "C'est une forme [...] d'enfance qui meurt avec lui. [...] Paris est resté longtemps une fête, avec lui [...]."

Le lendemain, relisant les dernières notes du cinéaste, Emmanuelle Honorin retrouvait cette phrase: "les vivants ferment les yeux des morts, puissent les morts ouvrir ceux des vivants". Jusqu'au bout, Charles Najman aura fredonné cette maxime de Nietzsche: "Je considère comme gaspillée toute journée où je n'ai pas dansé".

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