Derrière "Girl", un prodige Lukas Dhont

©REUTERS

Le talent n'attend pas le nombre des années! C'est assurément le cas chez ce cinéaste flamand de 26 ans qui met le monde à ses pieds avec "Girl". Initié par sa mère au cinéma, la rage au corps et des visions plein la tête, il peut tout se permettre. À commencer par affronter... Hollywood.

Par Thomas Peeters

Flash-back vers la fin août. Lukas Dhont donne des interviews dans l'atrium de la maison du film flamand à Bruxelles. Après son triomphe à Cannes - où il a remporté quatre prix, dont la Caméra d'Or -, il n'en a pas fini avec les louanges et les "awards" pour son film "Girl". Son premier long-métrage - qui met en scène un transgenre qui rêve de faire une carrière de danseuse étoile - s'est d'emblée imposé comme le légitime représentant de la Belgique aux Oscars.

Âgé d'à peine 27 ans, le réalisateur ne cache pas sa fierté. Mais il n'est guère complaisant lorsqu'on l'interroge sur Hollywood. "C'est le moment idéal pour y aller. Hollywood est sclérosé par un fascisme libéral et essaie d'imposer une vision politiquement correcte qui tue complètement la liberté artistique", déclare-t-il. Dhont fait allusion au débat sur les transgenres qui fait rage aux États-Unis depuis l'été dernier après que l'actrice Scarlett Johansson, sous le poids des critiques du mouvement transgenre, ait finalement refusé de jouer le rôle d'un homme transgenre - qu'elle avait préalablement accepté.

Le jeune homme qui joue le rôle principal dans le film "Girl" n'est pas un transgenre. "Parce que ce n'est pas important", explique Lukas Dhont d'un ton décidé. Contrairement aux autres films sur ce sujet, le sien ne met pas en scène un transgenre qui se bat contre le reste du monde. Le personnage du film, Lara (15 ans), qui s'inscrit à l'école de danse au moment où son corps de jeune homme est en pleine mutation, peut compter sur le soutien de sa famille et de l'école. "Je n'avais pas envie d'un personnage typiquement américain qui doit se battre en victime héroïque contre le monde extérieur. Je voulais quelqu'un en pleine transformation physique et mentale, en conflit avec lui-même. Je voulais faire un film respectueux et empathique."

Pari tenu. "Girl" fait partie des meilleurs films réalisés en Flandre au cours des 20 dernières années. Le drame est d'une beauté si touchante, il témoigne de tellement de maturité, d'intelligence émotionnelle et de maîtrise professionnelle que l'on peut à peine croire qu'il est l'oeuvre d'une personne qui n'a pas trente ans.

Pitch mémorable

Mais qui est ce jeune prodige du cinéma belge? Lukas Dhont a grandi dans la région de Zwalm (Flandre orientale). C'est sa mère qui lui a transmis le virus du cinéma. Lorsque Lukas Dhont avait 7 ans, elle devait s'asseoir à côté de son lit pour lui raconter le dernier film qu'elle avait vu au cinéma. Pendant qu'elle décrivait les scènes, il notait tout minutieusement dans un petit carnet.

"À l'âge de dix ans, il se promenait dans la maison, caméra au poing, pour filmer son frère, se souvient son père Yves Dhont. Ou alors, il nous faisait sortir de table pour regarder une petite pièce de théâtre. Dans ces moments-là, personne ne pouvait l'arrêter. Son frère, ses cousins et ses cousines étaient les acteurs. Nous, les adultes, étions le public. Nous n'avions pas le choix. Nous étions obligés de regarder. Lukas a toujours été ainsi. Quand il avait quelque chose en tête, rien ne pouvait l'arrêter."

Lukas Dhont reconnaît lui-même que la sensibilité artistique de sa mère et les qualités de management de son père ont été essentielles dans son parcours. "Comme je suis têtu, j'ai toujours réussi à obtenir ce que je voulais, plus d'une fois contre l'avis des autres. J'ai trébuché et je me suis relevé plusieurs fois, mais le résultat est là. Mon entreprise est connue au niveau international." Le parcours de Lukas n'a pas été tout rose. Il pleurait souvent dans la voiture en revenant de l'école de cinéma. "C'est dur, ça ne va pas", disait-il alors. Mais il a persévéré. "C'est typique chez lui", ajoute son père.

Son école de cinéma, c'était le Kask de Gand où a également étudié Felix Van Groeningen ("La Merditude des choses"). Dhont était en classe avec la fille de son producteur et "mentor", Dirk Impens. "Six mois après la fin de ses études, Lukas est entré dans mon bureau avec une idée pour un film, raconte Impens. Il a commencé le pitch le plus mémorable qu'il m'ait été donné d'entendre dans toute ma carrière. Je n'en revenais pas de le voir avec un tel pouvoir de persuasion et une vision aussi claire. Même s'il n'avait que 23 ans, il savait à la perfection pourquoi et comment il voulait raconter son histoire. Après cinq minutes, je l'ai interrompu: 'OK, tu as gagné, ça marche!'"

Scénario

Mais le scénario n'était pas encore au point. Dhont a fait appel au scénariste Angelo Tijssens, dont il avait vu un court-métrage. Tijssens avait vu Lukas à l'oeuvre lorsqu'il était étudiant, sur le tournage de "The broken circle breakdown", et il avait également vu son film de fin d'études au Kask.

Le courant est tellement bien passé entre les deux hommes qu'ils travaillent à un nouveau film. "Une des grandes qualités de Lukas, c'est que malgré son jeune âge, il sait parfaitement avec qui il veut s'entourer et qui il veut imposer. Je ne dis pas que c'est un tyran, au contraire. Il choisit les gens dont il sait qu'ils peuvent apporter quelque chose, à lui et à son film. Des gens qui ne vont pas toujours dans son sens, comme Dirk Impens, comme le caméraman Frank Van den Eeden, ou Sidi Larbi Cherkaoui qui a conçu les chorégraphies", explique Tijssens.

Impens vante aussi les relations de Lukas Dhont avec ses acteurs. "Il leur donne beaucoup de liberté dans les limites de sa vision. Il ose aussi lâcher du lest quand les choses ne fonctionnent pas. Dans la scène finale de 'Girl' - une discussion entre Lara et son père dans la cuisine -, le scénario original ne comprenait pas un seul mot. Ils ont travaillé un jour entier à cette scène jusqu'à ce qu'elle sonne juste. C'est un des plus beaux moments du film. Pour obtenir un tel résultat avec un jeune de 15 ans, il faut avoir énormément de talent."

Est-ce le plus grand réalisateur avec qui il ait travaillé? "C'est comme choisir entre ses enfants. Mais personne ne m'en voudra si je le place au même niveau que Van Groeningen."

Les bons choix

Quatre prix à Cannes, cinq dans d'autres festivals, des louanges sans fin et la voie royale vers les Oscars. Où cela finira-t-il pour le jeune Flamand?

"Toutes les portes lui sont ouvertes, estime Van Groeningen. Il a une sensibilité exceptionnelle pour raconter une histoire avec des images concises et sans que le spectateur se sente manipulé. Il doit aujourd'hui tout simplement continuer à travailler dur et faire les bons choix. Je suis curieux de voir comment il va gérer la pression. C'est perturbant quand tout le monde tire à votre manche. J'aurais eu du mal à passer à travers tout cela à son âge."

Tijssens estime que cela ne lui fera pas de mal s'il réagit à la pression avec une certaine assertivité. "Il restera pour toujours le lauréat de la Caméra d'Or à Cannes. Il a le choix entre rester modeste, comme c'est plutôt l'habitude en Flandre, ou d'utiliser l'attention et la reconnaissance comme un instrument de pouvoir. Il peut aujourd'hui se permettre de poser ses exigences et de choisir ses producteurs. L'argent et la renommée ne l'empêcheront certainement pas de dormir."

Même si ce n'est pas totalement vrai. Dans l'atrium de la maison du film, il avait déclaré fin août: "Gagner un Oscar? J'en rêve depuis toujours."

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