Elio Di Rupo "Ils nous ont fait la Belgique des diamantaires anversois"

©Jonas Lampens

C'est le 1er mai et le PS aligne ses revendications, de la médecine gratuite au retour de la pension à 65 ans. Et ça cogne fort contre ce gouvernement fédéral qui "détruit la sécurité sociale". Et ça annonce des futurs gouvernements "le plus à gauche possible".

LE RÉSUMÉ

"Ce gouvernement fédéral patauge et détruit toute la sécurité sociale: on fait moins bien que l'Europe sur la croissance et l'emploi."

"Le PS propose un nouveau pacte social."

"Il est impératif que les riches contribuent davantage aux besoins de la société."

Il y a des choses - camarade - avec lesquelles on ne plaisante pas. Le 1er mai en fait partie. Aussi sûrement que le muguet fait son apparition dans vos jolis parterres fleuris, le Parti socialiste, lui, revêt à la même époque sa parure rouge foncé. Donc, nous y voilà. Avec un PS qui ronge son frein sur les bancs de l'opposition depuis quatre ans et qui a fermement l'intention de mettre un terme à cet exil l'année prochaine - en 2019.

"I'll be back", disait Schwarzenegger dans une de ses répliques cultes. "Nous allons revenir pour mettre en place des gouvernements le plus à gauche possible", dit Di Rupo.

Voilà donc Elio Di Rupo, vendredi midi, assis derrière son Coca Light (ce doit être la seule chose qu'il partage avec Bart De Wever), chemise blanche et pull marine au boulevard de l'Empereur. Fin prêt pour l'abordage d'une semaine que les socialistes chérissent plus que tout. "On peut bien le tourner dans tous les sens que l'on souhaite, mais il est clair que pour nous, le 1er mai, c'est une commémoration des luttes que la gauche mène depuis plus d'un siècle. C'est une bataille pour améliorer les conditions de vie des travailleurs."

La question préliminaire est de savoir si les socialistes ont le monopole du 1er mai - pour paraphraser Giscard - puisque les libéraux font le même jour un rassemblement sur leurs terres à Jodoigne. À qui donc appartient le 1er mai, on vous le demande.

Haussement d'épaules dirupien.

"Ce n'est pas la première fois que la droite copie ce que fait la gauche, c'était une idée de Louis Michel, ce 1er mai libéral, pour tenter de médiatiquement brouiller les images, mais ils ne remplaceront jamais la pertinence de ce que fait le Parti socialiste pour l'occasion."

Et quel est donc ce message du 1er mai à destination des camarades? "Il est très clair: nous voulons élaborer un nouveau pacte social pour le prochain gouvernement fédéral. Les mesures du gouvernement actuel sont destructrices et dégradent gravement la situation sociale, nous devons donc nous atteler à réparer cela. Nous avançons donc trois objectifs."

"On veut renforcer les travailleurs. Là, on a des éléments très concrets puisque nous voulons que le salaire minimum soit porté à 14 euros de l'heure. Nous voulons que le statut de ceux qui travaillent sur les plateformes Internet soit un statut à part entière avec, entre autres, un système d'assurance et de protection médicale. Les sortir du statut précaire. Tertio, on veut aider les personnes qui lancent une activité d'indépendant en leur adjoignant une assistance administrative, juridique et financière d'un an. Dans le sud du pays, on a besoin de redonner un dynamisme économique via les indépendants et les entreprises."

"Justin Trudeau"

On dit: ça va coûter combien?

Il dit: "J'y viens".

"On veut aussi moderniser la sécurité sociale. Maggie De Block a dégradé les soins de santé, nous voulons rendre gratuits et obligatoires les visites chez le médecin généraliste, le dentiste et le psychologue. La médecine de première ligne doit être accessible à tous. On veut aussi que les indépendants malades puissent être indemnisés dès le premier jour de maladie et ne pas devoir attendre quinze jours comme aujourd'hui. Ensuite, nous voulons qu'ils puissent accéder au chômage quand leur activité se dégrade et que les causes sont indépendantes de leur volonté. Enfin, on veut que les gens qui travaillent à temps partiel puissent atteindre un certain salaire, c'est-à-dire 110% du seuil de pauvreté, soit 1.340 euros par mois."

Et puis, trois mesures qui concernent le respect des travailleurs et essentiellement les pensions.

"On revient à la pension à 65 ans et on abandonne l'obligation de travailler jusqu'à 67 ans. Avec les socialistes, on ne sera pas obligé de travailler jusqu'à 67 ans. Ensuite, définition des métiers pénibles alors que le gouvernement de Charles Michel patauge dans une vision uniquement budgétaire. Il est clair que le métier d'enseignant, de la puéricultrice au professeur d'enseignement secondaire, c'est un métier pénible. Des pompiers aux policiers, en passant par les facteurs ou les militaires, ils doivent travailler 37,5 ans pour avoir une carrière complète alors que demain ils vont travailler 45 ans. 7,5 ans en plus: c'est absolument cauchemardesque pour eux. Enfin, on est très inquiet par rapport au système de pension à points que veut imposer ce gouvernement. On sait que la valeur du point ne sera accordée qu'en fonction des conditions financière et budgétaire du pays. La pension va devenir une espèce de loterie en fonction de la conjoncture du moment."

Mais revenir à 65 ans en lieu et place de 67 ans est une hérésie à l'heure de l'allongement de la durée de vie, a déjà expliqué le ministre en charge des Pensions Daniel Bacquelaine. Et c'est pourtant ce que les socialistes proposent. "Je n'attaque pas la personne de Daniel Bacquelaine, mais sa politique, et là il faut dire qu'il est complètement à côté de la plaque. Il travaille dans un carcan budgétaire: l'unique objectif de M. Bacquelaine, c'est de faire des économies budgétaires. Donc, il se contorsionne pour expliquer les 67 ans. Prenez Justin Trudeau, le Premier ministre canadien, qui n'est pas membre de l'Internationale socialiste. Eh bien, même quelqu'un comme lui, un libéral, est revenu à la pension à l'âge de 65 ans. Alors, Monsieur Bacquelaine pense-t-il que Justin Trudeau est un dangereux trotskiste communiste? Allez, les arguments de Bacquelaine ne tiennent pas une seconde."

Alors, la facture, nous y voilà.

On répète: combien tout ceci va-t-il donc coûter?

Il dit: "Ça, c'est une question que la droite va évidemment poser."

Combien ça coûte et qui va payer?

"De l'ordre de plusieurs milliards d'euros, dit-il. Nous avons limité très fortement les ordres de grandeur de bonus social généralisé, on ne les a pas étendus à tout le monde. Quelques milliards d'euros, c'est bien entendu beaucoup moins que la grosse dizaine de milliards d'euros que coûtera le tax shift de ce gouvernement. Par ailleurs, si les socialistes arrivent au pouvoir, il y aura une globalisation des revenus."

Ah, bon.

"Justice fiscale"

"On fera payer aux revenus du capital la même chose qu'aux revenus du travail. Mais on ne touchera pas aux loyers des personnes qui ont un ou deux immeubles en location pour arrondir leurs fins de mois. Et puis, avec nous, on va avoir une lutte réelle contre la fraude fiscale."

"Mais regardez la taxe Caïman: selon le sp.a, elle devait rapporter 500 millions, elle n'en aurait rapporté que 5 millions. Cela ne m'étonne pas: ce gouvernement n'a aucune envie de lutter contre la fraude fiscale. Il y a des poches financières qui permettent de financer facilement les mesures que nous préconisons."

La globalisation des revenus, est-ce la formule ad hoc pour baisser la fiscalité sur le travail (qui a une nouvelle fois été pointée cette semaine comme la plus lourde d'Europe)?

Il doute. "Franchement, si on regarde les pays scandinaves, le travail est plus taxé qu'ici. Et pour ce qui est de la globalisation des revenus, ça doit essentiellement servir à davantage de justice fiscale."

Là, tout de même, sur la hauteur de la fiscalité sur le travail, on se permet de faire remarquer au président du PS que, peut-être, il y a une sacrée dose de pain sur la planche en matière d'avancées à obtenir. "Oui, c'est vrai qu'on doit travailler la progressivité de la fiscalité en Belgique. L'impôt sur les grandes fortunes doit également permettre d'avancer."

Et le voilà toutes griffes dehors contre l'exécutif Michel.

"Mais c'est une législature qui aura été terriblement destructrice au niveau social. Jamais depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale on n'aura autant détruit la protection des citoyens. C'est effrayant parce qu'on a démontré que la sécurité sociale a été un amortisseur de la crise financière. Ici, on détruit la sécurité sociale et constate que la croissance de la Belgique depuis 2015 est en dessous de la croissance européenne. Ce gouvernement qui se gausse de ses résultats a donc tout faux. La croissance économique est meilleure ailleurs dans la zone euro depuis quatre ans. C'est un constat. La Belgique ne peut pas être gouvernée comme elle l'est aujourd'hui: uniquement pour les plus riches et les plus puissants. C'est une Belgique des diamantaires anversois qu'on a aujourd'hui alors que nous avons besoin d'une Belgique plurielle. C'est une politique de droite décomplexée qui pense tout savoir, mais dont les chiffres prouvent qu'ils ont tort."

Pourtant, la Banque nationale a bien pointé le fait que 200 à 300.000 emplois auront été créés sous cette législature.

"C'est exact. Mais c'est moins que le nombre d'emplois créés dans les autres États européens. Et puis, surtout, ce sont des emplois précaires. Les chiffres sont sans appel: 25% d'intérimaires, 45% d'emplois à temps partiel et 30% d'emplois à temps plein. Voilà la vérité. Donc je conseille à ce gouvernement de rester un peu plus humble."

Et puis la semaine qui vient s'annonce faste pour le peuple de gauche, puisque, outre le 1er mai, on fêtera le 5 les 200 ans de la naissance de l'illustre Karl Marx.

Il toussote.

"La rigidité du système qui a découlé de sa pensée, le système communiste, je ne m'y retrouve absolument pas. En revanche, sur la pertinence de la nécessité de faire évoluer la condition de la classe ouvrière, je suis évidemment d'accord."

Y a-t-il encore des classes sociales? "C'est le moins qu'on puisse dire. La société actuelle, on a de la misère, on a une classe moyenne qui se réduit entre autres à cause des mesures du gouvernement de Charles Michel. Il y a des gens aisés et des super-riches. On a une société avec des classes sociales très nettes."

Et la lutte des classes, c'est un projet d'avenir? "Si je réponds oui et que je sors l'expression du contexte, on a l'impression que je veux revenir au XIXe siècle, or ce n'est pas cela du tout. Mais il est impératif de faire en sorte que les riches contribuent davantage aux besoins de la société."

"Comme des fous"

Et l'état des troupes socialistes avant de partir sur les champs de bataille électoraux, quel est-il? Le spectre des "affaires" (copyright) semble s'éloigner et le PS remonte la pente dans différents sondages d'opinion. Ce qui inspire cette comparaison: comme l'Allemagne au football, le PS revient toujours dans le parcours.

Le capitaine de cette "Mannschaft" rouge dit ceci: "On s'est ressaisi. On a travaillé comme des fous. On a travaillé en profondeur, analysé les évolutions de la société et c'est vrai qu'on a retrouvé notre crédibilité et nos fondements. On a un socle sur lequel capitaliser. Quand je me promène ou que je suis au supermarché, de très nombreux citoyens m'accostent pour me demander que le PS revienne au pouvoir."

Oui, mais un pareil projet de gauche, ce n'est pas les libéraux qui vont aider à le mettre en oeuvre - certainement pas, c'est tout le contraire de ce qu'ils veulent faire. "Nous verrons bien les résultats électoraux dans le futur et on cherchera des partenaires qui nous permettent de faire des gouvernements le plus à gauche possible. Je ne privilégie personne: ma priorité est de reconquérir la confiance des citoyens."

On n'allait pas laisser filer Di Rupo sans l'interroger sur son altercation, cette semaine, avec le libéral Georges-Louis Bouchez - un caillou dans la chaussure montoise du bourgmestre. "Pas du tout. Moi, je n'ai aucune animosité à l'égard de qui que ce soit, mais s'en prendre publiquement à l'honneur d'une candidate brillantissime comme il l'a fait, c'est d'une inélégance sur la forme et sur le fond, il a tout faux d'un bout à l'autre. C'est vous, les médias, qui avez créé Georges-Louis Bouchez. Il se nourrit de la polémique et de l'incident médiatique. Cela vous a amusés d'avoir un jeune qui attaquait Di Rupo. Mais je distingue les libéraux qui défendent leur politique et qui sont des gens corrects de Georges-Louis Bouchez. La meilleure preuve de ce que j'avance, c'est que les libéraux eux-mêmes ont jugé ses méthodes en dessous de toute correction."

Rideau (rouge).

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