From Molenbeek with Love

©Stanislav_Dobak

Yassin Mrabtifi a vu partir des proches en Syrie. Pour la compagnie de danse de Wim Vandekeybus, qu'il a rejointe, il a commis un solo pour jeter un pont entre le danseur et le musulman qu'il est.

Un théâtre flamand qui ouvre sa scène à un musulman marocain de Molenbeek, ce n'est pas nouveau. Mais depuis les attentats, l'événement mérite davantage d'être souligné. "Je suis un 'cliché' parce que je suis à la fois marocain, musulman, et originaire de Molenbeek", explique d'emblée le danseur et chorégraphe.

"From Molenbeek with Love", son nouveau solo, est tout sauf classique. Yassin Mrabtifi ne se contente pas de danser; il pose aussi des questions aux spectateurs sur la complexité de sa double identité. Mrabtifi a grandi à Molenbeek. Ses parents l'ont envoyé dans une école catholique très stricte. À la maison, on ne parlait pas arabe. "Mes parents souffraient d'un complexe d'infériorité, ce qui explique qu'ils ont essayé de nous éduquer comme des citoyens modèles blancs."

En même temps, la famille est restée fidèle à l'Islam. À la maison, Mrabtifi devait être un bon musulman; à l'extérieur, un bon Occidental. Un grand écart perturbant et déchirant. Il confie qu'il a vécu toute sa vie comme un caméléon, en choisissant comme stratégie de survie sociale de jouer un rôle en permanence. "Qui est le véritable Yassin? Je n'en sais rien. Existe-t-il vraiment? Il n'y a pas mille façons d'être un bon musulman, tout comme il n'y a pas mille façons d'être un bon 'blanc'. J'ai besoin des deux identités, car le pouvoir est blanc. Je suis donc obligé de m'y conformer, sinon je ne pourrais pas fonctionner dans ce pays."

Le hip-hop lui a offert une porte pour sortir de ce grand écart mental. À 13 ans, Mrabtifi a commencé le break dance dans les rues et stations de métro à Bruxelles. "Dans la rue, j'ai rencontré des blancs, des noirs et des Arabes. De nombreux jeunes qui ne voyaient pas leur place dans la société l'ont trouvée dans le hip-hop, une culture qui ne juge pas. C'est très confortable. Cela apporte une certaine sécurité."

À moitié fou

Sécurité. C'est ainsi que Mrabtifi décrit également le monde de la danse chez les blancs, qu'il a rejoint il y a cinq ans, un peu par hasard. Là non plus, personne ne juge. Il ne connaissait pas ce milieu, jusqu'à ce qu'un collègue d'une association de rue lui parle d'une audition chez Ultima Vez, la compagnie du chorégraphe Wim Vandekeybus, qui se laisse convaincre par ses improvisations instinctives qui le révèlent sous son vrai jour. "Pour moi, la danse est un moyen de m'exprimer, de gérer mes frustrations, de faire le vide. Quand je danse, je me crois dans une zone de combat."

Mars 2016 a été marqué par les attentats de Zaventem et de Bruxelles. "J'étais le seul Belge parmi les danseurs - il y a un Italien, un Suédois, ils viennent de tous les coins du monde - et tous se sont automatiquement tournés vers moi, le musulman. 'Hé, Yassin, tu es aussi à moitié fou comme eux?' C'est alors que j'ai compris: les blancs ne comprennent pas nos luttes et nos frustrations." Mrabtifi a réussi à se faire entendre dans la musique et la danse, un bonheur que d'autres n'ont pas eu.

Il a vu de nombreux contemporains perdre pied face à leur double identité, au sentiment de n'être personne. Certains, dont un cousin, sont partis en Syrie. Il condamne - "bien entendu" - leur choix de prendre les armes. Mais les attentats de Bruxelles furent aussi un tournant, explique-t-il. "Les attentats nous ont donné la parole, car nous avons enfin pu expliquer comment nous nous sentions; ce qui se passe dans notre tête."

Thomas Peeters

"From Molenbeek with Love", au KVS, dès le 18/4. www.kvs.be.

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