Georges Ugeux "La croissance pour la croissance n'a pas de sens, il faut reprendre les problèmes à zéro"

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Georges Ugeux a déjà derrière lui une longue carrière dans le monde de la finance. Il a travaillé pour la Générale de Banque, chez Morgan Stanley, à la Générale de Belgique et chez Kidder Peabody. Il fut aussi vice-président du New York Stock Exchange (NYSE), avant de fonder sa firme: Galileo Global Advisors. Auteur, blogueur, orateur, le "Belge de New York" nous livre son point de vue sur les développements récents de l'actualité.

Trump est désormais en pôle position dans la course à l'investiture, côté républicain. Sanders, côté démocrate, n'a pas encore abdiqué. Assiste-t-on à une montée du populisme aux Etats-Unis?

Oui, le populisme se développe aux Etats-Unis mais ce n'est pas un phénomène nouveau. Si l'on regarde dans le passé, dans le camp républicain en particulier, cela a commencé avec Reagan, un acteur de série B qui est devenu président des Etats-Unis... Aujourd'hui, si Trump est là où il est, c'est d'abord parce qu'il est une star de la télévision depuis 20 ans. Tout le monde l'a vu, sait qui il est et connaît son style.

Il est certes outrageux mais c'est totalement entré dans les habitudes des Américains. Plus qu'un courant populiste, il faut donc voir le phénomène Trump comme un phénomène médiatique. Trump n'est pas un vrai populiste, Sanders l'est. Sanders attire des électeurs parce que la "gauche américaine" fait tellement partie de l'establishment qu'elle est devenue une sorte de "centre" dans lequel les victimes économiques et sociales aux Etats-Unis ne se reconnaissent plus. Ces gens ont l'impression de se retrouver face à un système qui va continuer à enrichir les riches et appauvrir les pauvres. Sur le fond, le constat est indéniable: beaucoup de gens souffrent aux Etats-Unis et l'écart entre les très riches et les très pauvres ne cesse de croître dans des proportions insensées.

En réalité, que ce soit aux Etats-Unis ou dans la plupart des pays occidentaux, on observe une masse croissante de gens qui ne participent plus à la croissance du système et nous en payons le prix politiquement...

Les marchés financiers sont quelque peu déboussolés depuis le début de l'année. Le malaise est-il profond?

Les marchés ont un peu trop vite cru que la croissance américaine se révélerait plus vigoureuse au sortir de la crise et qu'elle entraînerait dans son sillage d'autres croissances. Les pendules ont donc été remises à l'heure. Compte tenu de ce que les banques centrales font, le véritable test sera de vérifier la rentabilité des entreprises, autrement dit de bien analyser comment va évoluer la croissance des bénéfices des entreprises. L'ultime arbitre pour les marchés sera donc les résultats qui seront dévoilés à la fin de ce premier trimestre. Là on y verra plus clair.

Les banques en particulier continuent à souffrir...

Je n'ai pas vraiment d'inquiétudes concernant les banques "classiques" dont l'activité est le crédit et les dépôts. Elles ont encore des "coussins" pour amortir les chocs et il n'y a pas de taux négatifs aux Etats-Unis. Ce qui bat davantage de l'aile aux Etats-Unis, ce sont les banques actives dans le secteur du trading.

En Europe, c'est un peu différent car il y a un problème structurel de qualité de crédit. Le FMI estime à quelque 900 milliards d'euros les prêts non performants. Rien que pour l'Italie ce chiffre s'élève à 234 milliards. Par ailleurs, on n'a absolument pas coupé le lien entre les banques et le financement des États, ce qui veut dire qu'en moyenne, en Europe, les banques ont encore plus de 100% de leurs fonds propres en emprunts d'États. Si vous êtes une banque allemande qui détient des emprunts d'État allemand, ça va, mais si vous êtes une banque portugaise ou slovène c'est une autre histoire...

La "magie de l'économie américaine reste vivante" proclame Warren Buffett qui reste fondamentalement optimiste quant à l'avenir de son pays.

Je comprends son optimisme parce qu'il est actif dans des industries très traditionnelles. Dans la mesure où les Etats-Unis continuent à avoir un niveau de consommation assez élevé, il n'y a pas matière à s'inquiéter.

Je crois qu'il ne faut toutefois pas sous-estimer les défis de l'innovation. On a connu une vague extraordinaire venue des Etats-Unis: Google, Yahoo, Facebook, Apple... Mais cette suprématie est extrêmement challengée. Pour Apple c'est Samsung, pour Amazon c'est Alibaba etc. Il ne faut pas surestimer la pérennité de cette innovation. Beaucoup de ces entreprises ont innové il y a 10 ans mais n'innove plus vraiment. Prenez le cas d'Apple, que fait-elle aujourd'hui sinon des variations sur ce qu'elle a précédemment innové? Dans le cas d'Amazon, une large part de son business n'a rien d'"hi-tech" puisqu'il s'agit du transport de produits. Même le moteur de recherche de Google ne s'est pas profondément renouvelé...

Les taux d'intérêt négatif se répandent. Faut-il s'en inquiéter?

L'inquiétude des investisseurs est tout à fait légitime. Je suis très critique de la politique de la BCE. Elle agit d'une manière mais dit autre chose. Ce qu'elle fait c'est transférer la rémunération du risque auquel l'investisseur a droit en faveur des entreprises et des banques. C'est une politique dévastatrice sur le court et le long terme. Il est très important de rémunérer l'épargne pour faire en sorte qu'elle n'aille pas se loger là où cela pourrait devenir inquiétant.

Au Japon, les ventes de coffres-forts explosent. Les gens rapatrient leur argent en raison des taux négatifs...

Si les banques se mettent à pratiquer des taux d'intérêts négatifs, il ne fait aucun de doute que l'on assistera à des sorties de montants encore à vérifier du système monétaire. Aujourd'hui, chacun se bat pour trouver du rendement et la tentation est de plus en plus forte d'aller chercher du crédit moins bien noté. Je considère que l'objectif de la BCE n'est pas, mais sa conséquence est, l'expropriation de l'épargne.

À un moment où l'espérance de vie s'accroît, cela va créer des drames. On ne peut déjà plus garantir à 100% que leurs pensions seront bien payées à l'avenir. Mais si maintenant on ne rémunère même plus leur capital, de quoi vont-ils vivre?

On a complètement perdu le sens des responsabilités vis-à-vis de tous ces gens!

D'une manière ou d'une autre il faut mettre le pied sur le frein, cesser de créer de la liquidité factice. On est occupé à arroser un jardin qui est déjà sous eau. On a créé ce système qui fonctionne aujourd'hui comme une drogue dont on ne peut plus se passer. On redoute l'assèchement sans même se rendre compte qu'on a les pieds dans l'eau. Il faut arrêter de s'enferrer dans des théories économiques qui laissent croire que l'inflation va naître de la poursuite de la baisse des taux.

Ce que l'on appelle l'ubérisation de l'économie est-elle amenée à s'étendre à tous les domaines?

L'ubérisation est la réponse à la sclérose de certains secteurs comme les taxis par exemple. Cela fait partie d'un phénomène global de prise en main par le particulier de sa destinée. Avec les moyens dont on dispose aujourd'hui l'individu a désormais l'opportunité de retrouver la parole (réseaux sociaux...), la mobilité, etc., qui étaient rendues difficiles en raison de ce que l'on appelle les "droits acquis".

AirBNB démolit-il les hôtels? Non, je ne crois pas! Par contre il démolira certainement les mauvais hôtels!

L'Europe se débat désormais face à une multitude de crises: identitaire, nationaliste, crise des réfugiés, Brexit... Le bateau prend-il l'eau?

Que l'on cesse de parler de crises! Nous sommes dans des économies exposées à l'échelle mondiale, à des problèmes que parfois nous avons nous-mêmes parfois créés. La protection n'existe plus. Peut-être vaudrait-il mieux éduquer la population à la gestion du risque plutôt que l'endormir en lui disant qu'il ne s'agit que d'une crise, sous-entendu: "Dans deux ans, c'est fini". Ce à quoi l'on assiste est un repositionnement fondamental, une redéfinition des rapports de force entre travail, capital, problèmes sociaux etc. Quelque part, nous sortons seulement maintenant de la reconstruction d'après guerre.

Quelle est la source de la croissance? Quel est l'objectif son objectif? La croissance pour la croissance n'a pas de sens. Plutôt que ressasser Marx ou l'économie keynésienne, il faudrait reprendre les problèmes à zéro.

Pour moi, le problème financier potentiellement le plus inquiétant est la longévité, avec des gens qui espèrent vivre au crochet d'un État jusqu'à 115 ans! Mais il n'y a pas de financement pour ça! On a besoin de nouvelles solutions en matière de protection sociale. Et ce n'est pas en faisant des grèves pour défendre des privilèges précédemment obtenus que l'on va résoudre quoi que ce soit. La sclérose actuelle la plus forte, c'est la sclérose syndicale. Il y a chez eux un refus d'évoluer et d'admettre que l'environnement évolue.

L'Europe aussi se sclérose. Lampedusa c'était il y a 10 ans déjà! Il y a 10 ans qu'on ne fait rien à l'égard de ces migrants! Il y a 10 ans que Calais est un bourbier! Il y a 10 ans que l'on pratique la politique de l'autruche. Encore une fois ce n'est pas une crise. Cela fait partie de l'évolution des peuples. Les grandes migrations ont toujours existé.

Nous devons réajuster notre regard par rapport à des poncifs et des explications économiques venues d'une époque surannée. Quand Piketty fait étalages de grandes démonstrations, il parle toujours des actifs mais ne tient pas compte de la dette alors que les plus riches sont souvent ceux qui ont accumulé le plus de dettes. Sa solution consiste à taxer. Bref, il est encore au XIXe siècle... Car ce n'est évidemment pas la taxation qui permettra de réduire les écarts de richesse.

Est-ce que cela implique l'émergence d'une nouvelle classe politique?

Tout à fait. L'après-guerre a vu émerger de très grands hommes d'État. Plus tard on a vu qu'un certain nombre d'entre eux n'était pas forcément les meilleurs gestionnaires. Nous sommes maintenant dans la période des gestionnaires politique: gestionnaire au jour le jour, gestionnaire du détail, pas de vision... Rien.

Il faut espérer qu'une nouvelle génération s'impose dans la classe politique; une génération qui aurait à la fois un peu la tête dans les nuages mais surtout les pieds bien sûr terre. Les gens qui ont ce talent ne font généralement pas de politique. Du coup, ils deviennent des voies extérieures. Mais elles ne suffisent pas pour faire changer les choses, il faut que cela vienne de l'intérieur. Idéalement, il faudrait pouvoir inciter les jeunes à se réintéresser au secteur public. On ne peut pas laisser le secteur public aux mains des seuls fonctionnaires. Il faut bien sûr des bons fonctionnaires mais aussi des gens capables de transformer les choses.

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