Gérald Hibert, le Belge que tout Cannes espère voir au Mipim

©Nicolas Vadot

L'homme est discret. Il possède aujourd'hui tant de façades commerçantes dans les artères les plus cossues de la capitale qu'on parle d'un portefeuille personnel dépassant le milliard d'euros. Le site De Rijkste Belgen le classe aujourd'hui au rang de 110e fortune de Belgique. Un de ses derniers coups: l'achat du Toison d'Or où Apple et Marks & Spencer ont notamment établi leurs quartiers.

 

La question est sur toutes les lèvres, au sein du microcosme bruxello-bruxellois de l'immobilier et du retail. Qui remplacera Marks & Spencer aux côtés d'Apple dans les locaux XXL que libérera la chaîne britannique prochainement, en plein coeur du flambant neuf complexe Toison d'Or? Et quid de la Galerie Louise ou cela fait trois ans déjà que les commerces baissent le volet les uns après les autres? De guerre lasse, le collège échevinal a récemment décidé d'y taxer les espaces commerciaux laissés vides.

Soixante-trois d'entre eux au GH Group de Gérald Hibert. Les mêmes Gérald Hibert et GH Group dont l'un des derniers coups a été de s'offrir le Toison d'Or pour près de 200 millions d'euros. Vous suivez?

Gérald qui? Hibert. C'est le type même de personne dont le sérail immobilier parle, mais toujours à demi-mot. Et ce sont ceux qui en savent le moins qui en parlent le plus. Parfois à tort et à travers, tant sa discrétion irrite un milieu habituellement coutumier des rencontres arrosées et des pince-fesses immortalisés sur papier glacé dans les magazines distribués à Uccle ou au Zoute.

Les projecteurs et la notoriété? L'homme, qui trie ses sorties publiques, n'en a cure même. Omniprésent en affaires sur le marché immobilier bruxellois comme administrateur de sociétés, marchand et gestionnaire de biens pour lui, ses proches et compte de tiers, il a su se faire discret comme une taupe durant des décennies.

Mais le marché bouge. Et cette année - tiens donc - GH est inscrit au Mipim et devrait (le conditionnel est d'usage) se rendre à Cannes. Le grand rendez-vous mondial des professionnels de l'immobilier débute la semaine prochaine. Avec un peu de chance, certains obtiendront des réponses. Dans un cocktail chic, trié sur le volet.

Uccle Village

Le repaire habituel de Gérald Hibert, c'est le manoir cossu du 99 de la drève Pittoresque à Uccle, où il vit discrètement, tapi dans les arbres, avec son épouse, Sophie, et ses trois enfants; même s'il prend fréquemment le large de par le monde, à l'abri des caméras.

Selon ceux qui l'ont croisé récemment, avec un peu de chance, on peut de temps en temps l'apercevoir dans les commerces de Fort Jaco, chez le boulanger ou le crémier. Un indice qui ne trompe pas, la plaque d'immatriculation de la voiture: pistez GGH, GH000 ou GH999... Mais dénicher une photo - récente ou pas - de lui relève du travail de détective ou de paparazzi.

Pour le croiser, il y a bien certains lieux ciblés, liés à ses talons d'Achille connus - les antiquités ou les vins fins - comme la Brafa (Foire des Antiquaires de Bruxelles) ou des dégustations triées sur invitation. Et si son nom est cité - toujours au conditionnel - dans la plupart des plus gros deals de ces dernières années, il ne commente jamais, préférant l'ombre. D'ailleurs, les intermédiaires qui ont la chance de travailler avec lui savent qu'il vaut mieux rester discret.

Ses rivaux? Ceux dignes d'être cités sous nos latitudes se comptent sur les doigts d'une main: le chirurgien-plasticien flamand Jules Hayen, Rocco Marotta, domicilié à Marrakech et administrateur d'une trentaine de sociétés dont une dizaine à Charleroi, Frank Van Leemput (Bornem, Athelean NV), Xavier Painblanc (Schilde-Anvers) et enfin Max Vorst (Amstelveen) et Philip Van Perlstein (Lasne), notamment réunis au sein des holdings ProWinko et Toleda.

La légende veut que le jeune Gérald ait reçu de sa grand-mère son premier crédit: 10 millions de francs belges à investir intelligemment. L'homme a d'abord joué petit, puis de plus en plus gros, se fiant à son instinct davantage qu'aux analyses financières d'experts reconnus.

Self-made man, commerçant dans l'âme, il a réussi en un quart de siècle à peine à devenir un des plus puissants hommes d'affaires de la capitale, administrant aujourd'hui une cinquantaine de sociétés rien qu'en Belgique et disposant de lignes de crédit à faire pâlir ses concurrents.

Son secret? "Il n'y en a pas: il a patiemment réuni un portefeuille unique d'immeubles commerciaux dont la valeur n'a fait que croître, qu'il transforme à gros frais et qu'il reloue au prix fort à des enseignes de premier plan international. À ses débuts, François Devos, un banquier du réseau Dexia dont l'agence se trouve au Châtelain, a cru en lui et lui a mis le pied à l'étrier côté finances. Une des rares fois où il a été obligé de se délester d'immeubles qu'il avait acquis - 14 actifs -, il les a vendus à Ramy Baron... mais il a tout fait pour les racheter ensuite...", raconte un courtier qui le connaît de longue date.

Force et froideur

Un professionnel qui n'est jamais parvenu a conclure avec lui n'hésite pas à lui tailler un costume étriqué: "Pour faire des affaires avec lui, il y a intérêt à bien relire les contrats et à tout verrouiller. Il continue à écraser les prix sur tout et n'hésite pas, même aujourd'hui, à aller acheter lui-même les carrelages à poser pour les payer moins cher."

"L'homme a un caractère de chien; c'est un serpent, mais pas un brigand. Il n'a pas fait d'études, ne parle pas un mot d'anglais, mais voit clair, ose, prend des risques et n'a jamais froid aux yeux, quelle que soit la grosseur du morceau à avaler. Il se méfie de tout le monde; il ne laisse guère de place à l'émotionnel, n'a pas d'amis en affaires mais il a une parole. Il a toujours su s'endetter sans franchir la limite. Il a compris le bail commercial avant tout le monde et s'en est bien servi sur la chaussée d'Ixelles, au Solbosch, rue des Tongres ou à Fort Jaco, son pré carré. Il y a racheté un immeuble 14 millions de francs belges et l'a revendu 2,5 millions d'euros à la Deutsche Bank... Des coups pareils, il les a multipliés", confie un proche qui souhaite garder l'anonymat.

À la tête du Groupe GH et de sa discrète équipe d'une vingtaine de personnes, Gérald Hibert continue inlassablement à scruter "son" marché depuis ses bureaux de la chaussée de Waterloo, entre les avenues uccloises Vert Chasseur et Hamoir, à hauteur de l'école européenne.

Il a longtemps été connu comme le propriétaire de la galerie Louise, qu'il a rachetée cellule après cellule après avoir acquis une société qui y détenait dix magasins et l'immeuble du Quick. Son Monopoly bruxellois s'est étendu dans le haut de la ville, de la chaussée d'Ixelles au goulet Louise, où il possède les façades les plus en vue,

Certains de ces actifs stratégiques figurent d'ailleurs sur le site internet de GH Group. Mais il ne s'agit là que de la ridicule face visible de l'iceberg. Grâce à sa kyrielle de sociétés, Gérald Hibert couvre quasi tous les métiers de l'immobilier, du courtage (Immo Slosse) à la construction ou la restauration (Immobilière Cordier, KMT) en passant par le conseil en affaires (Gevaert). Nous avons également trouvé dans sa galaxie une société en commandite par actions liégeoise (Immo Sep). La plupart ont des actifs oscillant entre 3... et 50 millions d'euros, les terrains et constructions représentant la majeure partie des immobilisations.

Étendre sa toile

"Les observateurs avertis se demandent ce qu'il nourrit réellement comme projet, en regroupant tous ces actifs sur un espace concentré; mais personne ne sait vraiment quel est son but ultime", lâche un patron, spécialiste du marché immobilier.

Ces dernières années, le montant des investissements du discret homme d'affaires bruxellois n'a cessé de croître, pour dépasser largement, parfois en un seul deal, les 100 millions d'euros avant travaux. À tel point que son capital privé toise aujourd'hui, selon certains observateurs bien informés, 2 milliards d'euros.

Tout récemment encore, le nom de Gérald Hibert était cité derrière la plus grosse acquisition enregistrée en Belgique pour un seul actif à front de rue commerçante: le Toison d'Or, développé par ProWinko sur le trottoir du même nom et acheté pour quelque 190 millions d'euros avec l'aide d'un consortium bancaire (ING/KBC/BNP Paribas). Il héberge notamment Apple.

Hôtel à Paris

L'homme a longtemps rechigné à sortir de Bruxelles quand il pouvait l'éviter. Une des seules exceptions historiques a été d'acquérir, en partenariat avec un associé français et BNP Paribas, un centre commercial à Eupen. Ce ne fut pas sa meilleure affaire. Mais le Monopoly bruxellois étant devenu trop étriqué pour lui, il n'hésite plus à diversifier son portefeuille en province ou à l'étranger.

Il a tenté à plusieurs reprises d'étendre sa toile en Flandre, notamment à Anvers. On le dit également actif à Marseille et à Paris du côté de l'avenue Montaigne: tout récemment, nos confrères de La Capitale y confirmaient l'acquisition d'un hôtel. "Ses banquiers, notamment ceux qui doivent financer ses achats à l'étranger, le trouvent pour l'instant trop exposé et insistent pour qu'il vende quelques actifs et réduise son endettement global. C'est pourquoi il a mis sur le marché quelques propriétés. De second ordre...", commente un spécialiste de la finance. Il évalue son exposition actuelle à environ 700 millions d'euros. Quand même...

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