"Good Favour" Des Irlandais dans nos forêts

De petits citadins, que la belle nature invite au vagabondage, sont priés de se remettre en place pour le tournage. ©VC

Près de Saint-Hubert, le site du Fourneau Saint-Michel a servi de décor à "Good Favour", le nouveau film de fiction de l'Irlandaise Rebecca Daly. Une première pour ce musée de plein air, dont les vieux habitats ruraux wallons se sont transformés en authentique... village mormon.

Par Valérie Colin

Après les séries "La Trêve" et "Ennemi public", c'est une coproduction internationale qui pose cette fois ses caméras dans le sud du pays. Le député provincial Patrick Adam y voit les fruits d'une "politique cinématographique ambitieuse".

Une mode pour un environnement naturel particulier? La tranquillité du coin? L'usage gracieux des installations? Quelles que soient les raisons qui amènent les cinéastes à y (re)tourner, le député Patrick Adam ne cache pas sa joie en énumérant les oeuvres qui ont élu pour cadre son écrin de verdure luxembourgeois: "'Ennemi public', 'La Trêve', 'Mobil Home', 'Incognito', 'Céleste', 'Life is Strange', 'Burning', 'La jeune Fille aux cheveux blancs'... Depuis 3 ou 4 ans, les demandes explosent. Ca traduit le résultat de notre politique d'ouverture au monde du cinéma, comme nos aides financières à la réalisation de courts métrages, développées notamment avec Olivier Gourmet. Mais ici, avec ce long métrage international, au budget de 2,5 millions d'euros, on est vraiment passé à du haut de gamme!"

Une aubaine pour la province, certes: "Les retombées économiques sont nombreuses. Tous ces gens de 'Good Favour' (une centaine, certains jours!) il a fallu les loger, les nourrir, les véhiculer plusieurs semaines entre Forrières, Saint-Hubert, Morhet, Vaux-sur-Sûre et Sainte-Ode. Ils goûtent aux bières locales, ils commandent du bois pour les décors, ils embauchent des ouvriers et font appel à des éleveurs locaux." L'opération est surtout un coup de pouce pour le domaine du Fourneau Saint-Michel qui, depuis la fermeture du Musée du fer (en rénovation jusqu'en 2018), "tourne un peu sur une jambe", admet Adam. Les Irlandais ont donc été choyés. Bancs d'écoliers, serpettes, paniers à cerises, mannes à linge, cuisinières authentiques, tout ce que renferme la collection provinciale d'objets anciens a été mis à leur disposition. "Ils voulaient un poêle à tourbe? En quelques heures, on était capable de leur en proposer cinq ou six, sur photos. Ils n'avaient plus qu'à choisir. Jamais, ont-ils dit, ils n'avaient vu une telle réactivité..." Et en retour, la province est peu exigeante: un nom au générique du film, une avant-première, et... une excellente renommée. "L'image de la marque suffit. On espère que le visuel attirera du monde. Rien de tel que de voir des lieux au cinéma pour donner aux gens l'envie d'y aller..." V.C.

L'Ardenne, terre de tournage

Le clapotis du ruisseau couvre en partie leurs petits cris d'allégresse: une noria de fillettes aux robes fleuries passablement fripées s'amuse des bonds d'un bébé grenouille. Chaussettes sales et galoches usées, coiffes proches des quichenottes du pays vendéen, tirées loin derrière le front. Plus loin, trois hommes en chemises à carreaux, bretelles dans le dos, s'en retournent aux prés de fauche. Rigueur, respect, discipline, modestie, décence. Ils parlent peu; on dit que les mots, dans leur communauté, sont parfois dangereux, et comptent moins que les actes. Méthodistes, baptistes, quakers, mormons, amishs? Pour les rares touristes qui arpentent encore, en ce début d'automne, les sentes du Fourneau Saint-Michel, la vision de paysans pacifiques, évangéliques, radicaux et marginaux, occupés aux labeurs d'une vie simple à l'écart du monde moderne, a de quoi surprendre. Pour peu, en tendant l'oreille, on les entendrait chuchoter en "pennsylvanian dutch". Mais non. Brusquement interrompue par un tonitruant "Cut! Well done, guys!", la scène appartient au 23e jour de tournage de "Good Favour", grosse production internationale qui rassemble des équipes belge, irlandaise, danoise et néerlandaise autour de la réalisatrice Rebecca Daly, 36 ans. Short corsaire, Nike et choucroute de cheveux roux acajou, l'étoile montante du cinéma irlandais (auteur de "The Other side of sleep", présenté à Cannes en 2011 et de "Mammal", nominé au Sundance Festival en 2016) est redoutable d'efficacité: précise, dynamique, accessible... et, surtout, respectueuse de cet environnement hors norme qui sert temporairement de cadre (et de camp de base) à ces envahisseurs du 7e art.

Entre les prises, en attente du signal "Rolling!" ("Moteur!"), les uns lisent, les autres pianotent sur leur GSM, assis sur des moissonneuses et cardeuses d'un autre âge. Il règne ici un climat paisible, placide, loin de la fureur électrique d'autres tournages. Communauté, partage. Les saules agitent au vent leurs branches bleues vertes. Pas avares de leurs fruits, mûriers et noisetiers les tendent à qui veut. Et c'est cadeau pour les caméramans quand ces enfants en habits stricts, filmés à leur insu, se poussent en riant, dans la lumière veloutée du matin, sur les balançoires et le vieux tourniquet rouillé.

Le village de Mormont

"Les Irlandais ont choisi la Belgique pour des raisons de météo clémente, mais aussi parce que Savage, leur maison de production, a déjà collaboré avec la nôtre sur un film belgo-irlandais (NDLR: "Pilgrimage", de Brendan Muldowney, pas encore sorti), explique Natacha Gilson, de Wrong Men North. Ils cherchaient surtout un lieu à la fois habitable et isolé, où l'on puisse tourner un film non pas d'époque, mais tout de même en costumes..." Ironie de la toponymie, le vrai village de Mormont se trouve à quelques kilomètres du Fourneau Saint-Michel. Un bon augure: "Au début de l'année, l'ASBL Clap, un bureau de lobbying du cinéma, est venu nous voir avec l'espoir qu'on propose ce site à leurs contacts, raconte Patrick Adam, député provincial (Luxembourg) en charge de la culture. Des repérages se sont déroulés au printemps, et les Irlandais sont très vite tombés amoureux de l'endroit." A raison. Développé à partir de 1971, dans un fond de vallée ardennaise transformée en vaste clairière, le Musée de plein air du Fourneau Saint-Michel constitue une collection architecturale unique, en Belgique. Sur 80 hectares, et par des transplantations successives de bâtis anciens (impossibles à conserver ou à restaurer in situ), il a recréé, au fil des ans, un ensemble de hameaux wallons typiques de dix régions du sud du sillon Sambre et Meuse. Pourvues de mobilier et d'objets de collection, des chaumières en pierre calcaire, à la toiture de chaume ou d'ardoise voisinent avec des ateliers de vannier, des huttes de sabotier, des fauldes de charbonnier, mais aussi des lavoirs, poulaillers, ruchers, porcheries, fournils et abris à bétail. On y trouve des machines agricoles et même une chapelle, une école, une siroperie et un cimetière, tous datant du XVIIIe au XXe siècle.

"Les cinéastes avaient accès à tout. Tout était mis gratuitement à leur disposition", poursuit Patrick Adam. Aux anges, les Irlandais finissent par choisir "la scierie", une zone en retrait, en lisière de forêt, d'habitude peu fréquentée par les visiteurs. Mais ils avancent une demande plus "délicate": transformer cinq bâtiments existants, construire quatre maisons de 64 m² de plain-pied ainsi que deux autres, uniquement en façades et toitures et, enfin, aménager une place de village... Comme les structures visées sont des pièces de collections, dans un périmètre protégé par le réseau Natura 2000 - qui rassemble, dans l'Union européenne, des sites (semi-)naturels à grande valeur patrimoniale par la faune et la flore qu'ils contiennent -, le cahier de charges est doté de clauses strictes: oui, le hangar de séchage à bois originaire de Hotton pourra devenir une étable, dans le film, et ceux de Chanly (début du XXe siècle), une église, une école et une cantine, mais à la condition qu'on ne plante ni clou ni vis. Quant à la menuiserie d'Alle-sur-Semois au matériel (un moteur diesel de 1914) scellé, elle servira seulement pour des prises extérieures. Enfin, les nouvelles maisons devront être déposées au sol, sans béton ni fondation, et tout devra disparaître (démonté, remis dans son pristin état et nettoyé), 15 jours après à la fin du tournage. Fameux challenge, auquel s'attellent une main-d'oeuvre locale et l'équipe des décorateurs d'Igor Gabriel - l'opérateur des frères Dardenne. Les constructions démarrent début juillet: fabrication et pose de planchers surélevés, fermeture des volumes par palissades en voliges, placement de fenêtres et de portes, aménagement intérieur. Six semaines plus tard, tout est prêt pour les premières séquences...

L'esprit Fourneau Saint-Michel

Tresse d'échalotes, hachoir manuel, conserves en bocaux de verre. Dans la "community dining hall" (un hangar devenu réfectoire), se tourne une scène de repas. De vieilles louches plongent dans des marmites d'où s'échappe un fumet de carbonade. Mais qui a envie d'en manger, à dix heures du matin? Vingt fois, les assiettes sales sont portées rapidement à l'arrière de la maison, où un régisseur les rince au tuyau d'arrosage dans la Masblette. La petite rivière, qui prend sa source dans les forêts au nord de Saint-Hubert, capte les eaux de la Diglette et se jette dans la Lomme, abrite encore des écrevisses. "Point de vue écologique, on a été très attentifs", assure Patrick Adam. Il valait mieux: ici, les espaces naturels constituent des refuges de première importance pour 14 espèces de libellules caractéristiques des cours d'eau vifs et limpides, et d'autant de papillons rares. Sans compter les orchidées, les cincles plongeurs, les bruants jaunes et les martins-pêcheurs. "On a vite vu que la plupart des participants au projet avaient l'esprit 'Fourneau-saint-Michel', témoigne Patrick Adam. À part les voitures qui entament un peu les zones herbeuses, l'environnement a été respecté. Tous sont très nature et religieux dans le scénario, mais aussi, visiblement, dans la réalité quotidienne..."

Crise de foi collective

Le film (90 minutes, sortie prévue à Cannes en mai prochain) raconte l'histoire, dans un lieu retiré d'Europe centrale, d'une communauté chrétienne subissant l'échec d'une crise de foi collective, avant de retrouver l'espoir dans l'arrivée d'un très mystérieux adolescent, Tom, 17 ans. Le Bruxellois Vincent Roméo (le marchand de jouets jeune de la série "Ennemi public") incarne, à 23 ans, ce personnage de messie malgré lui. Il est entouré par des comédiens danois, allemands et belges (Thomas Mustin - voir notre portrait en p.56, Héléna Coppejans, Toussaint Colombani, Florence Hebbelynck, Carole Trevoux, Salomé Dewaels, Isaac van Dessel, Isis Guillaume, Tinne Ceuppens, Steve Driesen...), habitués des seconds rôles, mais parlant tous anglais.

Le temps du tournage, sept semaines épuisantes et serrées, cogne parfois avec celui du récit, lent, posé, méditatif, en accord avec les saisons. Sans répit, des petits figurants citadins, que la belle nature invite au vagabondage, sont priés de se remettre en place et bougonnent. Il pleut ça et là et, sur le fil à linge du décor, la couverture quiltée peine à sécher. Les toux se multiplient. La météo joue des tours. De fragiles nuages de vapeur s'exhalent des bouches, confondus avec ceux des gobelets de thé chaud. Dans l'église glaciale, on vient d'allumer le poêle au gaz... Dehors, Anna Harrison, deuxième assistante-réalisatrice, présente son enveloppe du "winner's Friday". Un jeu typiquement irlandais, qui rythme les semaines de travail: tous les vendredis, ceux qui le souhaitent lui remettent un billet de 5 euros, marqué à leur nom. En fin de journée, elle en tire un au sort, et le gagnant rafle la mise. La semaine dernière, une maquilleuse belge avait remporté le pactole, et le soleil, soudain, était revenu...

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content