"Je suis convaincu d'être innocent, notre système est clean"

Roland Jost l'assure, son groupe respecte la législation européenne en matière de transport. Tout est légal et ses chauffeurs venus des pays de l'est sont bien traités. Et bien payés. Circulez, il n'y a rien à voir. ©© debby termonia

Poursuivi par le parquet fédéral pour dumping social et traite des êtres humains, Roland Jost, le patron de la société de transport homonyme, prend la parole et livre sa vérité. Sans langue de bois. Il réfute les accusations une et à une et assure être droit dans ses bottes, en règle avec la législation européenne.

Roland Jost, le patron de la société de transports actuellement dans la tourmente à la suite d'une instruction ouverte pour, entre autres, dumping social et traite des êtres humains, ne prend pas souvent la parole. Mais la crise que traverse sa société l'a poussé à sortir du bois et à nous recevoir à Liège, en bord de Meuse, accompagné d'André Renette et Adrien Masset, ses deux avocats. Le groupe Jost, aujourd'hui, c'est 1.500 camions, 150 millions de kilomètres parcourus chaque année, un chiffre d'affaires de 350 millions d'euros. Jost, on peut l'écrire sans coup férir, est partout. Sur la E40, entre la rédaction de l'Echo et le cabinet de ses avocats, nous avons compté 13 camions Jost, sur un tronçon de 90 kilomètres, soit un camion Jost tous les 6,9 kilomètres. "Vous êtes partout", glisse-t-on alors au transporteur, en guise d'introduction. "Imaginez-vous, il en manquait pourtant encore", nous répond-il du tac au tac avant de se fendre d'un éclat de rire, preuve qu'il n'a pas perdu le sens de l'humour. Ce faisant, le patron du groupe de transport faisait référence à la saisie de 240 camions décidée par le parquet fédéral. Quelques heures plus tôt, les deux parties ont trouvé un accord. Jost a accepté de verser une caution de 7 millions d'euros en échange de la levée des saisies. Roland Jost respire un peu, les affaires peuvent continuer.

Le transporteur s'est longtemps tu, mais cette fois, il a décidé de livrer sa vérité, sous contrôle de ses conseils qui, reconnaissons-le, interviendront peu. "Je suis convaincu que je suis innocent. Je ne dis pas que je n'ai absolument rien à me reprocher, on peut toujours trouver une broutille, des erreurs... Je ne vais pas me mettre une couronne de Dieu le Père, mais notre système est, à mon avis, absolument clean." Roland Jost ne se laisse pas faire. Il est droit dans ses bottes, il l'assure. "Tout ce qu'on lit dans la législation européenne en matière de transport est clair, il n'y a pas de doute, on ne fait pas d'erreurs, c'est tout." Voilà qui est dit.

Différentiel de 15%

Roland Jost a commencé à travailler aux côtés de son père en 1981. La société de transport de la famille, à l'époque, compte une dizaine de camions. Cinq ans plus tard, son père décède et il prend la tête de la société. En 1989, il se lance dans le transport de personnes et développe les deux activités en parallèle, avant de laisser tomber le transport de marchandises pour se consacrer à celui des personnes. Pourquoi ce choix? "Concernant le transport des personnes, je me suis dit que j'étais déjà un grand parmi les petits tandis que pour le transport de marchandises, je me suis dit que je ne deviendrais jamais un grand parmi les grands." Sur ce point précis, Roland Jost s'était trompé.

De rachats en reprises, l'homme a continué à évoluer, finissant par revendre les parts de sa société de bus à Keolis pour se concentrer sur les marchandises. Jusqu'à en arriver à la situation que l'on connaît aujourd'hui. Touché par une enquête du parquet fédéral pour dumping social et traite des êtres humains, Roland Jost et trois de ses collaborateurs ont fait trois semaines de prison peu avant l'été 2017.

Pourtant, le transporteur n'a jamais fait grand mystère de son mode de fonctionnement. Oui, il emploie des chauffeurs venus des pays de l'est (1.368 pour être précis), non, sa filiale roumaine Skiptrans n'est pas une boîte aux lettres, 79 personnes y travaillent; et oui, ce système est légal et inévitable pour tout qui veut assurer du transport à l'international. "Travailler avec des chauffeurs roumains est une pratique tout à fait courante. Je ne sais pas si tout le monde travaille de façon aussi respectueuse que moi", explique le transporteur, avant de se lancer dans un petit laïus proeuropéen. "L'Europe a fait le choix d'ouvrir les frontières. D'un pays à l'autre, il y a un différentiel de coût des charges sociales", explique-t-il, avant de préciser que ce différentiel est de 15% en ce qui concerne le prix de revient global d'un chauffeur roumain et celui d'un chauffeur belge. "Si on veut fonctionner en faisant du transport international - et c'est quand même la majeure partie de notre métier - on doit nécessairement avoir recours à une sous-traitance des pays de l'est, assène-t-il, avant d'avertir: Si vous êtes 15% au-dessus du prix du marché, vous n'avez pas de travail. Et si l'on n'a plus de travail à l'international, cela aura des répercussions poussées sur le national. Le client n'a pas envie d'avoir un transporteur différent pour le transport national et pour l'international."

Voilà pourquoi en 2008 le groupe Jost a créé la filiale Skiptrans, en Roumanie. "Elle fonctionne de façon autonome, elle reçoit ses ordres de mission de la maison mère et elle est responsable pour l'engagement des chauffeurs, pour leur mise en route, pour le respect des horaires et pour l'attribution des charges sur les camions", précise-t-il. Quand on lui rétorque que le parquet fédéral prétend que cette société n'est qu'une boîte aux lettres, Roland Jost s'emporte. 79 employés travaillent là-bas, nous explique-t-il tandis que l'un de ses avocats tourne l'écran de son ordinateur vers nous pour nous montrer une photo de toute l'équipe roumaine devant le bâtiment en question.

Aujourd'hui, le parquet fédéral reproche à Jost de faire du dumping social, de sous-payer ses chauffeurs et d'éluder le paiement des cotisations sociales en Belgique. Au cours de l'instruction, le parquet fédéral a estimé le manquer à gagner à environ 65 millions d'euros: 45 millions de rémunérations non versées aux chauffeurs et 20 millions de cotisations non versées à l'ONSS. "Je m'inscris en faux contre cela, c'est une invention pure et simple. Pour la toute grande majorité, les chauffeurs roumains font du transport à l'international, ce qui veut dire partir d'un pays A pour aller vers un pays B. Pour pousser un peu dans l'absurdité, si je pars du point le plus éloigné en Belgique et que je franchis la frontière française où je roule un kilomètre, c'est du transport international. Mais le parquet dit que ces gens travaillent en Belgique. Ce n'est pas vrai, et nous avons tout ce qu'il faut pour le prouver. Tout est une question d'interprétation", assure Roland Jost. A sa gauche et à sa droite, ses deux avocats opinent du chef.

Convaincu d'être innocent

Pour appuyer ses dires, le patron de la société de transport nous explique que les autorités ont effectué en 2016 un contrôle sur 38.000 voyages à l'intérieur de la Belgique. Et n'ont relevé que 20 infractions. "Calculez cela en pourcentage, vous verrez bien que cela ne représente pas grand-chose!" On vous laisse faire le calcul. Il plaide l'erreur, le mauvais calcul dans le planning, mais rien d'autre. Et continue à enfoncer le clou. "Si je ne travaille pas avec des chauffeurs venus des pays de l'est; demain, c'est quelqu'un d'autre qui fera le travail. Nous, en attendant, nous continuons à investir des sommes colossales en Belgique. Si demain, un Roumain, un Polonais ou un Lituanien prend ma place, il n'investira pas un euro en Belgique." Précisons tout de même qu'en plus des chauffeurs venus de l'est, le groupe Jost travaille avec 900 chauffeurs venus de Belgique, du Grand-Duché et des Pays-Bas.

Finalement, quand on lui demande ce que le parquet fédéral lui reproche, Roland Jost marque un temps d'arrêt. "Des choses que nous ne comprenons pas. Franchement, pourquoi irais-je me mettre dans une situation pareille?"

Tout de même, vous payez vos chauffeurs des pays de l'et avec un salaire de misère, tente-t-on. Ce n'est pas nous qui le disons, c'est le parquet fédéral. Un policier infiltré s'étant fait embaucher comme chauffeur par la filiale Skiptrans a déclaré avoir été payé entre 550 et 650 euros pour un mois de travail, en travaillant parfois 18 heures par jour. La réponse du transporteur ne tarde pas. "Nos chauffeurs venus des pays de l'est sont payés aujourd'hui entre 2.400 et 2.500 euros net par mois. Là où le parquet dit vrai, c'est qu'ils sont à 500 euros net de salaire de base en Roumanie. Le reste, ce sont des primes de délogement. L'un dans l'autre, on arrive à 2.400 ou 2.500 euros net", explique Roland Jost. Avant de dérouler son argumentation basée sur un sondage réalisé auprès de ses chauffeurs. Un chauffeur qui fait attention, sachant que Jost met à sa disposition des infrastructures pour se reposer, cuisiner et laver son linge, peut vivre avec 500 euros par mois. "Quand il rentre chez lui à la fin du mois, il a 1.900 euros en poche alors que le salaire moyen en Roumanie est de 500 euros. Imaginez-vous, quand il rentre en Roumanie, il est le king!" On note, on note. Mais tout de même, ce policier infiltré qui raconte avoir été payé entre 550 euros et 650 euros, avoir dû travailler jusqu'à 18 heures par jour, huit semaines d'affilée, on en fait quoi? "Vous pouvez noter que c'est un menteur, notez-le. C'est un menteur! On a toutes les preuves, par A + B, de ce qu'il a touché. Il a gagné 2.200 euros net. On a vérifié, il n'a même pas fait 80% du temps autorisé. Le reste, c'est une manière de présenter les choses. Quand un chauffeur s'arrête à 20 heures pour faire sa pause du soir et qu'à 22 heures, il se prend d'une lubie de faire 100 mètres, c'est comme s'il n'avait pas fait son repos. Et tant qu'il n'a pas fait ses 10 heures de repos d'affilée, cela compte pour zéro. C'est ce qu'il a fait et de façon volontaire, je vous le garantis, rien que pour avoir un mauvais dossier contre nous. C'est quelque chose contre lequel je m'insurge énormément." Quoi qu'il en soit, Roland Jost est ses avocats l'affirment: cette stratégie a permis au parquet fédéral de dire que le chauffeur infiltré avait travaillé 24 heures sur 24. "Soit il a coupé sa pause volontairement, soit c'est un piètre chauffeur qui ne connaît rien à la législation." Voilà qui est dit.

Repos en cabine

Et cette affaire de traite des êtres humains, de quoi parle-t-on exactement? Cette fois, la parole est aux avocats. Tout est question de repos, en réalité. Il faut distinguer les repos quotidiens des repos hebdomadaires, explique André Renette. Actuellement, la législation européenne estime que les repos journaliers et le repos hebdomadaire réduit (entre 24 et 45 heures) peuvent être pris dans la cabine des camions. Reste une querelle juridique pour savoir si le temps de repos hebdomadaire normal (45 heures) peut être pris en cabine. Comme les textes législatifs n'en disent rien, la Cour de Justice de l'Union européenne estime, à ce stade, que ces repos ne peuvent pas être pris en cabine.

C'est pour cette raison que le groupe Jost a mis en place des aires de repos pour ses chauffeurs à différents endroits en Belgique (Herstal, Malmedy, Battice, Ghlin, Waarloos, Kiledrecht, Trilogiport), des bâtiments dotés de sanitaires, de lits, de cuisines et de quoi laver le linge. Ces endroits, précisent les avocats de Roland Jost, ont été approuvés par les autorités.

On le sent, cette prévention de traite des êtres humains ne passe pas chez Roland Jost. "Comment voulez-vous faire de la traite des êtres humains avec des gens que vous n'arrivez pas à contrôler? Vous imaginez bien qu'un chauffeur que je mets dans un camion et qui quitte ma cour, c'est fini. Il suit les ordres parce qu'il veut gagner sa vie, mais à partir du moment où il serait maltraité, il s'en irait. Vous savez, je ne peux même pas l'empêcher de rentrer chez lui avec le camion", précise Roland Jost. Qui se tourne vers ses deux avocats. Il n'y a aucune plainte dans le dossier et les syndicats roumains soutiennent le groupe Jost. Roland Jost embraie. Ses chauffeurs utilisent les infrastructures mises à leur disposition pour nettoyer leur linge, prendre des douches et manger un bout, mais la plupart du temps, ils préfèrent dormir dans leur cabine où ils ont leurs habitudes. "Je viens encore de faire passer le message en interne qu'ils devaient dormir dans les bâtiments mis à leur disposition, mais je ne peux pas les forcer."

Et personnellement, comment traverse-t-on une telle crise? "C'est très difficile de se voir persécuté alors que je sais que nous sommes droits dans nos bottes. Je continue à me battre parce que je crois dans l'oeuvre de ma vie, même si c'est un grand mot. J'y tiens et je n'abandonnerai pas. Je suis persuadé que nous allons gagner au fond."

Aujourd'hui, le patron se félicite de la fidélité de son staff, de ses travailleurs et de ses clients. À la suite d'un accord avec le juge d'instruction en charge du dossier, le groupe Jost a pu verser une caution en échange de la levée de la saisie. Du côté du transporteur, c'est le soulagement qui prime. Et la volonté de continuer à assurer le suivi du service pour les clients, dans l'attente de la fin de l'instruction. Adrien Masset, l'un des conseils de Roland Jost, se dit serein à cet égard, demandeur de cette procédure au fond. Droits dans leurs bottes et dans leurs toges, semble-t-il. "Quand mes clients ont entendu que 240 de nos camions étaient saisis pour un trafic d'êtres humains, on ne savait plus arrêter le téléphone. Heureusement, il y a un grand nombre de gens qui nous font confiance, qui nous connaissent suffisamment et qui se disent pourquoi Jost deviendrait un bandit maintenant", conclut notre interlocuteur qui ne demande qu'à retourner à ses camions.

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