"L'ambition était de créer une société d'une quinzaine de personnes"

Olivier Legrain, CEO, Pierre Mottet, président du conseil d'administration, et Yves Jongen, chief research officer d'IBA, qui fête ses 30 ans. ©Anthony Dehez

À trente ans, IBA affiche une santé insolente. Alors que les restructurations se multiplient en Belgique, la firme de Louvain-la-Neuve a annoncé début 2016 vouloir engager 400 ingénieurs et autres profils qualifiés, dont la moitié en Belgique.

IBA. Trois lettres désormais incontournables dans le paysage économique wallon. En trois décennies, Ion Beam Applications, une petite spin-off de l'UCL, est devenue numéro un mondial de la protonthérapie, une technologie de traitement du cancer plus précise et moins destructrice que la radiothérapie conventionnelle. En marge de la cérémonie du trentième anniversaire à l'Aula Magna de Louvain-la-Neuve, les trois figures emblématiques de l'entreprise, Yves Jongen - fondateur et chief research officer -, Olivier Legrain - l'actuel CEO - et Pierre Mottet - président du conseil d'administration - ont accordé un entretien à L'Echo.

En fondant l'entreprise il y a trente ans, est-ce que vous imaginiez pouvoir réaliser un tel parcours?

Yves Jongen

. Absolument pas. Lorsqu'on a créé l'entreprise, l'ambition était de créer une société qui croîtrait jusqu'à une quinzaine de personnes, qui ferait un ou deux millions de chiffre d'affaires par an et dans laquelle on s'amuserait bien ensemble, avec une bande de copains. Seule cette troisième intention a finalement été conforme à la réalité. L'idée, c'était de vendre une machine par an. On en a vendu quatre la première année. Cela ne s'est pas passé comme prévu...

Pierre Mottet.

Je confirme. Lorsqu'on s'est rencontré au café des Halles, Yves m'a expliqué qu'il avait horreur de la planification stratégique. Effectivement, dès les premiers budgets, on a tout explosé complètement, avec des hauts et des bas. On n'était pas du tout sur le plan.

De quand date l'essor fondamental de la société?

Y.J.

Il y a eu des périodes de croissance rapide, puis de stagnation. La première année, comme on a vendu plus de machines que prévu, on a donc dû passer d'une vingtaine de personnes à un peu plus de cent. Cela a été une des croissances les plus explosives. Ensuite, il y a eu une stabilisation. Par après, cela a dépendu un peu des produits que l'on a mis sur le marché.

P.M.

Les produits sont arrivés par vagues. Il y a eu les cyclotrons pour l'imagerie médicale, puis une deuxième vague de cyclotrons pour la brachythérapie au début des années nonante. Ensuite, la protonthérapie a vraiment démarré au début des années 2000, mais pas grand-chose à voir avec ce que c'est devenu aujourd'hui. Aujourd'hui, cela explose littéralement depuis qu'Olivier Legrain est là.

Olivier

Legrain.

Ce qu'on constate ces dernières années, c'est une croissance organique assez importante. Cela explose chaque trimestre. À chaque publication de résultats, on a des carnets de commandes toujours plus élevés historiquement. Et tout cela est vraiment porté par le démarrage de la protonthérapie. La technologie a évolué. Le consensus médical devient favorable à la technologie, au moment où elle devient plus abordable. Cela nous permet, avec le Proteus One, un système à salle unique, de vendre plus d'équipements, de connaître des carnets de commande très importants.

Tout cela dans un contexte où le business modèle de la protonthérapie est aussi porté par un business de services qui lui, s'accumule au fur et à mesure que l'on vend des systèmes. Chaque système en général se vend avec un contrat de maintenance et d'opération. La croissance du service est donc quasi mécanique par la base installée.

Est-ce que la protonthérapie était dans la logique de ce que vous fabriquiez jusque-là?

Y.J.

Oui. Mais il y a quand même une diversification. L'idée de base d'IBA, c'était d'appliquer les technologies de la recherche fondamentale aux applications, essentiellement médicales. Les premières machines d'IBA, c'étaient des machines pour la production de radio-isotopes pour diagnostic médical. Un jour, le professeur Wambersie, chef du service de la radiothérapie à Saint-Luc, avec qui j'avais collaboré quand j'étais à l'université, m'a appelé et montré des papiers en me disant que la protonthérapie sera la prochaine révolution en radiothérapie. Il a émis le souhait d'un produit petit et pas trop coûteux, qui serait vraiment une révolution en radiothérapie. D'une certaine façon, c'est ce qu'on a fait.

P.M.

Toutes les lignes de produit d'aujourd'hui ont été lancées au début des années nonante. On a commencé avec le fameux cyclotron qui s'est bien vendu et on a pris 100% de parts de marché d'emblée. Mais cela a vite amené une inquiétude. On s'est dit que cela ne pourrait pas continuer comme cela, que les concurrents allaient arriver et qu'il fallait que l'on trouve des applications différentes de nos accélérateurs.

Quasiment en parallèle - c'était un peu casse-cou, mais c'était l'époque où on faisait l'impossible au moins une fois par jour -, on a démarré trois nouvelles lignes de produits: pour la brachythérapie, des accélérateurs d'électrons - ce qu'on appelle IBA industriel aujourd'hui - et les accélérateurs pour la protonthérapie.

Vous n'en êtes donc qu'au début du succès des équipements pour la protonthérapie?

O.L.

Le potentiel de la protonthérapie est très élevé. Aujourd'hui, seul 1% des patients cancéreux traités en radiothérapie bénéficie de la protonthérapie. De plus en plus d'études, d'analyses économiques faites par des gouvernements ou par des assurances tendent à montrer que la protonthérapie pourrait bénéficier à 20% des patients.

Cela restera donc votre core business?

O.L.

Nous avons quatre divisions chez IBA, mais la protonthérapie représente 60% de notre activité. On a vu dans nos derniers chiffres publiés qu'elle est aussi en croissance de 40%. Le groupe est en croissance de 20%. La protonthérapie est donc amenée à jouer un rôle de plus en plus important. On aime le portefeuille tel qu'il est équilibré. Les quatre business units d'IBA ont toutes des potentiels différents, mais sont stratégiquement très importantes pour nous. En plus, il y a beaucoup de synergies entre elles.

Combien y a-t-il d'acteurs en protonthérapie sur le marché mondial?

O.L.

Au moins 8 acteurs, dont 3 sont crédibles. IBA est de loin le leader du marché. En base installée, on a à peu près 50% de parts de marché. Si on regarde les parts de marché sur ces six derniers mois, on a plutôt 64% de parts de marché. Ensuite, il y a l'américain Varian, le leader en radiothérapie conventionnelle, qui est aussi actif en protonthérapie. Et puis, Hitachi, une petite société japonaise. Enfin, il y a aussi une série de start-ups plus ou moins heureuses, avec des technologies différentes, mais qui ont beaucoup de mal à démontrer leur valeur et à tenir les promesses.

À quels niveaux se situent vos investissements en matière de recherche et développement?

O.L.

On est à peu près à 10% du chiffre d'affaires. Mais comme nous sommes en croissance du chiffre d'affaires importante, les dépenses en R&D suivent.

Y.J.

Mais en nombre de personnes, c'est plus que 10%, parce que la R&D, c'est essentiellement de la main-d'oeuvre et pas du matériel.

Vous aviez annoncé il y a six mois votre intention d'engager quelque 400 personnes cette année. Où en êtes-vous?

O.L.

Nous sommes à la moitié de l'année, et on a à peu près engagé la moitié des personnes prévues. Il s'agit principalement d'ingénieurs. Environ la moitié de ces ingénieurs seront ici en Belgique. Jusqu'ici, on a engagé une centaine de personnes en Belgique et une centaine à l'étranger, principalement en Chine et aux USA, pour les plus gros marchés.

Toute la production se fait en Belgique?

O.L.

IBA est plutôt une usine virtuelle. On compte sur un réseau de fournisseurs qui fabriquent des sous-ensembles, sauf la partie accélérateur, qui elle, est assemblée et testée ici en Belgique, du moins pour la protonthérapie. Les fournisseurs envoient ces sous-ensembles - des salles de traitement directement chez nos clients, où elles sont assemblées par nos experts et mises en service. Beaucoup de fournisseurs sont en Belgique. Si on regarde le Proteus One, la salle de traitement, ce qui se trouve derrière l'accélérateur, est produite à Liège par les Ateliers de la Meuse.

Y.J.

Pas mal de l'électronique est produite par une société qui s'appelle JEMA, qui est d'ailleurs venue s'installer à Louvain-la-Neuve, près d'IBA parce qu'on est son client principal. On doit avoir une bonne centaine de sous-traitants importants, répartis en Belgique et dans les pays voisins.

Cela fait combien d'emplois dépendants d'IBA?

Y.J.

On a fait une fois le calcul et on était arrivé à 3 ou 4 emplois pour les sous-traitants par emploi chez IBA. Aujourd'hui, IBA, c'est 1.400 personnes dans le monde dont plus ou moins 600 en Belgique. On va vers 1.600.

Est-il difficile de trouver des ingénieurs et des ouvriers qualifiés, comme on l'entend souvent?

O.L.

Ce n'est pas toujours facile. Maintenant, IBA a une notoriété importante, principalement en Belgique. On a une culture d'entreprise qui est assez recherchée. On a une raison d'être qui est extrêmement forte et la première campagne où on a appelé des ingénieurs à postuler chez IBA a connu un succès énorme. On cherche aussi assez large et on a pas mal de nationalités qui nous rejoignent. IBA a une bonne réputation en tant qu'employeur, mais aussi en tant qu'opérateur de radiothérapie. On attire des talents d'un peu partout qui viennent du monde de la radiothérapie.

Comment voyez-vous IBA dans trente ans?

Y.J.

On n'a pas de boule de cristal et si on veut regarder loin dans le futur, au-delà de 4 à 5 ans, c'est flou. Je suis persuadé que l'on ne peut pas voir à 30 ans. Par contre, si une société est faite de gens de qualité et si on continue à attirer des gens de qualité, si on maintient cette culture et les fondamentaux, IBA sera toujours une société qui réussira dans 30 ans. Mais peut-être que cela ne sera plus dans la protonthérapie, mais dans un tout autre marché.

P.M.

Trente ans, c'est loin, mais dans le domaine médical c'est parfois aussi le temps pour qu'une technologie passe des laboratoires à une utilisation assez large.

O.L.

Je suis convaincu qu'IBA sera un acteur majeur dans la santé grâce à sa capacité à traduire l'évolution technologique en solutions.

YVES JONGEN

Diplômé en Economie (ULB) Début de carrière dans l'audit

Entrée chez IBA en 1996

Directeur financier de Scanditronix Medical AB, une filiale suédoise d'IBA

Président et Chief Executive Officer (CEO) de Wellhöfer Scanditronix AB (Allemagne) de 2001 à 2003

Président d'IBA Molecular (USA) en 2003

Responsable de la stratégie d'IBA en 2011

OLIVIER LEGRAIN

CEO d'IBA depuis 2012

Ingénieur civil en électronique (UCL), diplômé en sciences nucléaires

Directeur du centre de recherche du cyclotron de l'UCL pendant 16 ans

Fondateur d'IBA en 1986

Directeur général et co-directeur général jusqu'en 2000

Chief Research Officer d'IBA

Nominé en 2013 pour le Prix de l'Inventeur européen

PIERRE MOTTET

Diplômé de l'Institut d'Administration et de Gestion (IAG)

IBM (1984-1987)

Responsable des ventes chez IBA

CEO d'IBA de 1997 à 2012

Président du conseil d'administration d'IBA

Pierre Mottet est par ailleurs président de Xylowatt et siège aux conseils d'administration de l'UWE, Agoria et Telemis

LES PHRASES CLÉS

"On a engagé une centaine de personnes ici en Belgique et une centaine à l'étranger."

"IBA est plutôt une usine virtuelle. On compte sur un réseau de fournisseurs qui fabriquent des sous-ensembles, sauf la partie accélérateurs."

"IBA sera toujours une société qui réussira dans 30 ans. Mais peut-être que cela ne sera plus dans la protonthérapie."

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