"La Belgique n'a pas pris les mesures nécessaires pour s'adapter au risque terroriste"

Les militaires rassurent dans un premier temps, dans les lieux publics, mais ne servent à rien à long terme, selon Pini Schiff. ©BELGA

Les attaques de Bruxelles? "Un échec colossal des autorités belges", dit Pini Schiff, l'ancien directeur de la sécurité de l'aéroport Ben Gourion, le plus protégé au monde, et CEO de l'association israélienne des services de sécurité (ISA). L'homme, expérimenté, pose un diagnostic froid, sans intention de faire du "Belgium bashing". "La Belgique a de très bons services de renseignement et une excellente armée. Je n'ai pas de conseil à leur donner." Pour lui, tout est question de volonté politique (voir "4 questions" ci-contre).

Qu'est-ce qui n'a pas marché au matin du 22 mars 2016? Eli Karmon, chercheur à l'Institut international pour le contre-terrorisme (ICT), à Herzliya (Tel Aviv), est un des experts en terrorisme les plus réputés au monde. "Depuis l'attaque contre le Musée Juif de Bruxelles et Charlie Hebdo, les services de renseignement belges et la police devaient s'y attendre. On savait, en extrapolant, que des combattants revenaient d'Irak et de Syrie. Et qu'ils constituaient un danger", dit-il. "Mais la Belgique n'a pas pris les mesures nécessaires pour s'adapter au risque terroriste".

Après les attaques de Paris, la France a décidé d'engager 2.800 nouveaux policiers. Après celles de Bruxelles, la Belgique a annoncé 600 engagements. "Cela devait être fait depuis deux ou trois ans déjà. Il faut près de deux ans pour former ce type d'agent", ajoute Eli Karmon.

Plus de coopération, et vite

L'expert épingle le manque de coopération, et à tous les étages. Entre services de police et de renseignement belges, entre services européens, entre la Belgique et la France... "La coopération avec les autorités pénitentiaires est elle-même insuffisante. Or, on sait que les prisons sont des lieux de radicalisation".

Eli Karmon invite, d'urgence, les autorités publiques à mettre en place une coopération "plus étroite et plus ouverte" entre services nationaux et au niveau international. "Il faut faire un effort et très vite, car il y aura plus d'attentats dans le futur. Les djihadistes sont sous pression en Syrie et en Irak. Le territoire de Daech est de plus en plus exigu, pris en tenaille entre les forces soutenues par les Etats-Unis et les Russes" dit-il. "les djihadistes ont perdu du terrain. Ils ont pris la décision stratégique de frapper à l'extérieur, dans les pays ennemis".

Les convertis, premiers candidats au suicide

L'État islamique devrait perdre le combat. Mais cela ne signifie pas la fin de la menace. "Entre 15.000 et 20.000 combattants étrangers vont rentrer dans leur pays d'origine. Ils pourraient être tentés de passer à l'acte, comme ce fut le cas des anciens de Tchétchénie ou d'Afghanistan", ajoute Eli Karmon. Parmi les combattants, les convertis sont une menace à ne pas négliger. "La majorité des attentats suicides en Syrie et en Irak sont les faits de convertis venant de l'étranger, et non pas des Syriens ou des Irakiens".

Qu'est-ce qui pousse ces terroristes, le plus souvent des ressortissants européens, à devenir des kamikazes? "La radicalisation est de plus en plus rapide. Il suffit parfois de deux semaines pour qu'un jeune soit motivé à préparer un attentat. Nous le voyons ici en Israël, des jeunes font des attaques au couteau après avoir consulté Facebook".

L'expert évoque, à la source de ce basculement, "des problèmes psychologiques" et des projections simplistes, comme "la promesse d'arriver au paradis et de recevoir 72 vierges. Ils y croient et ça les influence". Les scènes d'exécution diffusées sur internet montrent "des psychopathes à l'oeuvre".

Travailler avec la communauté musulmane

Une des plus importantes leçons de l'expérience israélienne est la nécessité d'intensifier la coopération avec la communauté musulmane. "Il faut travailler avec eux, et la manière de la faire est de comprendre que nous avons un ennemi commun", explique Assaf Moghadam, expert en djihad et en attaques suicides à l'ICT. "La grande majorité des musulmans sont du même côté que nous", poursuit-il. "Pour un djihadiste, il n'y a a pas de différence, si vous n'êtes pas djihadiste, vous êtes un ennemi."

Assaf Mogadham a étudié dans le détail l'évolution d'Al-Qaïda et de Daech. Les deux groupes ont en commun l'idéologie. La différence est au niveau de la stratégie, ce qui complique le combat. "L'idéologie est simpliste. Ils sont attaqués par des coalitions d'incroyants. Les vrais musulmans doivent agir en faisant le djihad militaire pour établir le califat", dit-il. "Par contre, sur le plan stratégique, Al-Qaïda est plus sophistiqué. Ils travaillent sous le radar, construisent des alliances locales en Syrie, au Yémen".

Daech est plus direct. "L'État islamique commence à déclarer le califat et se bat pour l'agrandir. Ce ne sont pas que des terroristes. Ils mènent une guérilla au Moyen-Orient et se livrent à du terrorisme en Occident, ce qui rend d'autant plus difficile le combat." Daech est aussi plus moderne et a recours aux technologies de l'information. "Nous pouvons les défaire. Mais nous ne pouvons pas battre l'idéologie de cette organisation".

Les deux groupes terroristes sont des rivaux. Mais l'un peut toujours absorber l'autre. Selon les deux experts, Al-Qaïda serait occupé à regagner du terrain en Libye, au Pakistan et en Afghanistan.

4 QUESTIONS À PINI SCHIFF,

ex-directeur de la sécurité de l'aéroport Ben Gourion

1 Quel bilan tirez-vous de l'attaque de l'aéroport de Bruxelles?

C'est un échec colossal des autorités belges. Beaucoup de gens ont été tués et blessés. À qui la faute? Aux terroristes mais aussi à la défaillance de la sécurité. L'aéroport n'était pas protégé.

2 L'aéroport Ben Gourion est réputé le plus protégé au monde. Comment fonctionne le dispositif?

Nous avons commencé à le protéger après l'attaque meurtrière d'un groupe de terroristes japonais pro-palestiniens en 1972. Nous avons conçu un système tel qu'il ne peut plus y avoir d'attaque. Tous les types de risque ont été étudiés. Nous avons engagé les meilleurs agents de renseignement et acquis la meilleure technologie. Et c'est une réussite.

Dès que les voyageurs entrent dans le périmètre de l'aéroport, ils sont contrôlés dans leur voiture. Lorsqu'ils arrivent dans le terminal, ils doivent franchir plusieurs étapes.

Nos agents sont entraînés à déceler tout signe suspect. La grande différence entre les aéroports européens et Ben Gourion, c'est que nous commençons les contrôles dès l'entrée, avec du personnel et des détecteurs. Chez vous, ils ont lieu une fois, bien après le "check in". Et puis, à Ben Gourion, il y a la sécurité visible et celle que vous ne voyez pas. De celle-là, je ne vous en parle pas.

3 La présence de soldats dans l'aéroport est-elle nécessaire?

Vous venez de vivre le 11 septembre de Bruxelles. C'est normal qu'un gouvernement envoie des soldats pour rassurer. Mais à long terme, cela ne sert à rien.

Quand j'étais responsable de la sécurité de l'aéroport Ben Gourion, mon approche était de ne pas montrer ses capacités militaires. Cela fait peur. Un aéroport doit être un espace de détente, avec des magasins, des cafés... Des soldats rendent l'endroit anxiogène. C'est un aéroport, pas un camp militaire.

La protection d'un tel endroit n'est pas une mission pour les militaires, mais pour les services secrets. Nos agents, vous ne les voyez pas. Mais ils sont là, ils marchent dans l'espace public, parmi les passagers. Si quelque chose arrive, il peuvent faire le travail en une seconde. Ils sont entraînés pour ça. Il faut des mois pour former ce personnel de sécurité.

À côté, nous avons du personnel qui vérifie les voyageurs. Ceux-là ne sont pas armés, ce sont des profilers. Ils sont formés pour reconnaître les suspects. Et comme 99,99% des gens ne sont pas des terroristes, Ils ne vérifient pas tout le monde avec la même intensité, sinon c'est une perte d'énergie.

4 Quels conseils pourriez-vous donner aux autorités belges?

La Belgique a de très bons services de renseignement et une excellente armée. Je n'ai pas de conseil à leur donner. Bien sûr, s'ils veulent copier ou adapter le système israélien, nous sommes prêts à les aider. Tout est question de volonté politique.

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