La Chine, alliée impopulaire de l'Iran

Active dans le golfe Persique où gisent 60% des réserves mondiales de pétrole, la Chine y impose aussi ses chalutiers. Au détriment de la pêche traditionnelle qui est, à Ormuz comme ailleurs dans la région, la principale source de revenus et d'alimentation des habitants. ©© Belga

Entre le retour, lundi, des sanctions américaines sur les exportations de pétrole et de gaz iraniens, et l'avenir incertain des relations commerciales de l'Europe avec l'Iran, la Chine accroît son influence. Au détriment de la population.

Il se dit qu'au XIIIe siècle, l'explorateur vénitien Marco Polo l'appelait "la perle du golfe Persique". Son célèbre détroit éponyme est aussi l'un des couloirs maritimes les plus stratégiques de la planète: un tiers du pétrole mondial y transite chaque jour. Ormuz, illustrée par la couleur de ses roches et ses minerais de fer et de sel, est une île d'à peine 42 km2, située aux confins du golfe et peuplée d'une dizaine de milliers d'habitants unis par les coutumes et des liens familiaux étroits.

Parmi eux, Keyhan. Si la tradition veut que l'on soit pêcheur de père en fils (et parfois de mère en fille), ce jeune homme de 25 ans a préféré les bancs de l'université, devenant le seul de sa famille à décrocher un diplôme. "Heureusement que j'aime la mer, sourit-il, parce que ma licence en gestion industrielle ne met sert à rien, il n'y a pas de travail ici." Chaque jour à l'aube, il s'en va pêcher, en jean et en chemise, ce qui représente sa principale source de revenus. "Avec la hausse des prix (le rial iranien a perdu 70% de sa valeur par rapport au dollar depuis le début de l'année, NDLR), peu de gens sur l'île peuvent se permettre d'acheter du poisson, donc on se regroupe, on le stocke et quand on atteint la tonne, on part le vendre à Oman ou à Dubaï, ça nous rapporte beaucoup plus", raconte-t-il, en précisant que la contrebande et la pêche illégale sont des pratiques quotidiennes et généralisées.

Concessions économiques

Mais ce qui fâche surtout Keyhan, c'est la diminution des ressources marines dans cette région du monde - certifiée par l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture en 2014. "C'est à cause de la Chine, c'est elle qui épuise nos ressources et détruit notre économie, affirme-t-il. Ils viennent avec leurs immenses chalutiers et la technologie que nous n'avons pas, et prennent tout ce qu'il y a à prendre. Avant, quand ils s'approchaient trop des côtes, on leur lançait des cocktails molotov pour les forcer à partir." La présence massive des navires chinois dans les zones de pêche a provoqué, cet été, de nombreuses protestations dans la région. Accusées de "donner" leur territoire marin à la Chine, les autorités iraniennes ont finalement reconnu, après maintes déclarations contradictoires, avoir "loué" certaines zones du golfe à Pékin.

"Dans sa relation avec l'Iran, la Chine est en position de force, elle impose ses conditions", analyse, depuis Bruxelles, Thierry Kellner, chargé de cours à l'ULB et spécialiste de la politique étrangère de l'Iran à l'égard des pays asiatiques. "Comme Téhéran est isolé sur le plan international, le soutien de Pékin a un coût et l'accès des navires chinois dans les zones de pêche fait partie de ces concessions économiques octroyées par le régime iranien."

En tant que premier marché d'exportation de pétrole iranien, la Chine profite du vide laissé par l'Union européenne pour accroître sa présence dans les eaux du golfe Persique, où gisent près de 60% des réserves mondiales en or noir. Mais si l'administration Trump met la pression maximale pour réduire les exportations de brut iranien, Pékin n'a aucun intérêt à cesser totalement ses activités. "Depuis septembre, la Chine a réduit de moitié ses importations de pétrole. L'objectif est de continuer à importer mais dans une moindre mesure et de faire le minimum pour ne pas fâcher Washington tout en conservant ses liens avec Téhéran", poursuit Thierry Kellner. De son côté, la république islamique, troisième pays producteur de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), envisage de vendre pas moins d'un million de barils par jour (contre 2,5 millions en dehors des sanctions). Et ses principaux clients, les pays asiatiques, pourraient se voir accorder des dispenses par Washington.

L'Europe privilégiée

En l'absence de l'Union européenne, qui peine à concrétiser un canal financier alternatif lui permettant de poursuivre ses relations commerciales avec l'Iran, la Chine reste le partenaire privilégié du régime iranien. Au détriment de la population, las des marchandises chinoises de qualité médiocre qui inondent les marchés et anéantissent les industries locales. "Dans toute une série de secteurs dont a besoin l'économie iranienne pour se relancer, ce sont les Occidentaux qui ont les meilleurs produits, explique Thierry Kellner. Historiquement, les Iraniens sont davantage tournés vers l'Europe. La Chine, c'est un partenariat par défaut. On l'a vu après l'accord sur le nucléaire, plus le business avec les Européens augmentait, plus la position de la Chine diminuait."

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