La voix au-delà des frontières

©Dieter Telemans

À cheval entre performance, opéra, cinéma et théâtre, "Mitra" est le nouveau projet de Jorge León. Une surprise tant au point de vue formel que sensoriel. À découvrir au festival Impact de Liège.

Par Timour Sanli

Alors que le festival Impact démarre sa deuxième édition sous le prisme du d écloisonnement des pratiques, de la technologie et du corps humain, Jorge León y présente sa nouvelle oeuvre, "Mitra". Le réalisateur et metteur en scène confie avoir été marqué très tôt par les questions de frontières et de limites. "J'ai très vite été sensibilisé à la question de la lutte des classes, à la frontière qui les sépare." Les frontières et la violence qu'elles installent sont un thème travaillé au sens propre dans "Mitra", tant nous voyons les limites se brouiller.

Cette oeuvre, c'est l'histoire de Mitra Kadivar, une psychanalyste iranienne enfermée dans un hôpital psychiatrique en 2012 et libérée à la suite de son appel à l'aide à Jacques-Alain Miller, psychanalyste français. Une histoire qui a fait émerger deux oeuvres, l'une théâtrale, l'autre cinématographique, toutes deux parcourues par le travail de l'Ensemble Ictus, un ensemble de musique contemporaine bruxellois, que l'on voit travailler à un opéra sur cette histoire durant le film. Si le projet était d'abord cinématographique, c'est la dimension tragique de l'échange qui a donné lieu à une pièce éponyme.

Violence permanente

Le résumé de cette histoire ne doit pas induire en erreur. Ce n'est pas l'Iran et son régime politique qui importent ici. Le tort ou la raison de cet enfermement n'intéressent pas non plus le réalisateur. "Vous me prouveriez que Mitra est complètement folle, je ferais exactement le même film."

Si la pièce de théâtre se concentre davantage sur les échanges d'e-mails entre Mitra Kadivar et Miller, le film, lui, nous plonge aussi dans les couloirs d'un hôpital psychiatrique français. Le spectateur est porté vers des problèmes plus importants que la vérité clinique; ceux de l'isolement, de la solitude, de l'enfermement. Ces thèmes sont traités avec une luminosité voulue par Jorge León, qui a occupé cet hôpital psychiatrique avec l'idée de ne pas faire partie du décor, de refuser la discrétion de la caméra au poing. "Filmer avec un matériel aussi imposant dans des endroits comme celui-là, c'est très fort politiquement."

Bercé par le communisme familial, Jorge León s'intéresse surtout à la violence qui s'imprime dans les corps lorsque les humains ou les institutions érigent des frontières. Pourtant, dans aucun de ses films la question politique n'est abordée de manière frontale. "J'étais tellement plongé dans ce climat politique et social que j'ai voulu m'en extraire, et la forme cinématographique m'a sans doute permis de construire cette distance."

Très tôt, Jorge León, qui reçut son premier appareil photo à 13 ans, capte une réalité sociale par le biais des photos qu'il prend de son entourage. C'est grâce à ce projet qu'il est accepté à l'Insas. Un projet photographique qui ressemble à la prémisse de son oeuvre. Un traitement de la question politique par une approche esthétique directe des corps qui sont en prise avec ces problèmes. "Le politique était partout, le domestique était directement politique", soutient le réalisateur.

Dans "Mitra", les frontières sont celles de l'Iran et de la France mais aussi et surtout celles qu'érige l'institution psychiatrique occidentale. Parfois, les frontières tombent. Par l'échange d'e-mails et la réaction très forte de Jacques-Alain Miller, ou encore par ce témoignage touchant mais cauchemardesque d'une pensionnaire revenant sur les ruines de sa chambre d'isolement. L'absence de fenêtre, le matelas à même le sol, le silence et l'attente. L'attente de la porte qui s'ouvre à 18 heures, de la cigarette que lui offrait l'infirmière et de ce bref moment de discussion dont il fallait se contenter car c'était le seul de la journée.

Bien que certaines scènes filmées à l'intérieur de l'hôpital psychiatrique d'Aix-en-Provence soient glaçantes, Jorge León ne se contente pas d'apporter un point de vue critique sur une institution aussi violente que celle de la psychiatrie. C'est sans doute l'un des aspects les plus touchants de l'oeuvre. La manière dont le réalisateur a lui-même travaillé sur ces frontières multiples, la manière dont il a lui-même tenté de décloisonner des histoires et des milieux hermétiques.

La voix est la voie

L'histoire de Mitra occupe davantage de place dans la pièce de théâtre alors que les témoignages d'actuels patients sont plus présents dans le film. Le spectre se veut large, de la rencontre singulière et discursive de Mitra Kadivar et Jacques-Alain Miller jusqu'à ces corps sans parole, ces visages et ces jambes pâles filmées de près, cette infirmière qui chante et ce patient qui crie. Ce spectre, c'est celui de la parole ou peut-être de la voix dans son sens politique, qui semble être un pivot important dans le parcours de Jorge León. "L'ajout de la parole sur l'image, c'est sans doute l'une des choses importantes que m'a apprise l'Insas", précise-t-il.

Dans "Mitra", c'est la dimension de l'appel à l'aide qui l'a le plus touché. "Quelqu'un de l'autre côté de la planète appelle à l'aide et quelqu'un en France y répond et agit. Ça m'a ramené à des questions plus quotidiennes, à ma vie de citoyen que je suis et qui est en permanence sollicité." Sollicité par un regard, une présence, un appel concret. La question est donc celle de notre réaction, celle d'une "éthique de la solidarité" que Jorge León considère centrale dans la rencontre entre Kadivar et Miller.

La voix, c'est ce qui permet de travailler les frontières, peut-être d'apprivoiser une certaine violence structurelle. "Gérer la violence permanente, ça s'est fait par la parole. La voix a été le fil conducteur du film. La voix dans son sens politique. À travers la parole, il est possible de traverser la violence. Ça ne veut pas dire l'anéantir, elle est toujours là", remarque Jorge León. Les voix, ce sont celles des patients, de Mitra Kadivar et de Miller, de leur histoire qui a été racontée aux patients. Ces voix s'approprient une histoire pour exprimer un point de vue "qui n'est pas celui du journaliste, ni du policier, ni du juge, surtout pas du juge".

Le résultat final du projet "Mitra" est un tissage complexe entre des voix qui se répondent, des voix qui disparaissent et des voix qui se réapproprient cette disparition éminemment actuelle, celle de cet appel à l'aide que l'on a entendu mais qu'on n'entend plus.

Jorge León conclut: "Il y a quelque chose d'improbable dans ces rencontres. Ce qui peut émerger de ces rencontres uniques. Et voir justement que le cinéma peut capter quelque chose de cette émergence, je trouve cela magnifique". Nous aussi.

"Mitra", en avant-première au festival Impact de Liège le 5 novembre, en parallèle aux représentations scéniques qui auront lieu les 6 et 7 novembre.

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content