La voix de la Scappucci

Ouragan de charme, d'autorité naturelle et de conviction, Scappucci a l'humilité d'attribuer ses talents au labeur fourni.  ©© Marco Borelli

Assidue, charismatique, professionnelle: à Liège et bien au-delà, la cheffe principale attitrée de l'Opéra royal de Wallonie a conquis le coeur des mélomanes. Après "Manon Lescaut" et "Carmen", Speranza Scappucci y dirigera bientôt "Aida" de Verdi. Et ces histoires de femmes, ça lui va.

Un mug fumant de Twinings dans une main, un bout d'essuie-tout chiffonné dans l'autre, Speranza Scappucci, calfeutrée dans son appartement de fonction, tousse et renifle piteusement. Logée à deux pas de l'Opéra royal de Wallonie (ORW), elle jette par la fenêtre un regard contrit versla ville en contrebas. "J'aime Liège. Mais j'y tombe toujours malade..."

Tout juste débarquée du Wiener Staatsoper où elle dirigeait "La Cenerentola", la maestro de 45 ans (ne dites pas maestra, qui signifie "maîtresse d'école", en italien) soigne un vilain catarrhe qui la tient éloignée, ce jour-là, de la répétition d'"Aida", mais ne l'empêche nullement de trimer sec. La voilà d'ailleurs qui s'empresse d'apporter à table une partition géante, pleine d'annotations récentes au crayon bleu. "Là, ce passage d'habitude hurlé... je voudrais vraiment qu'on le joue pianissimo. Parce que, voyez-vous, les interprétations successives de la pièce l'ont progressivement falsifiée. Comme si la scène triomphale du deuxième acte avait déteint sur l'ensemble. Or, c'est une oeuvre très intime, écrite quasi comme une musique de chambre..."

À quelques centaines de mètres de là, dans la grande maison lyrique liégeoise, personne ne devrait s'offusquer des intentions pointilleuses de la Romaine aux boucles cuivrées. Depuis qu'en mars 2017, Stefano Mazzonis di Pralafera, le directeur général de l'ORW, lui a confié les rênes d'un premier Verdi (le méconnu "Jérusalem"), chacun s'est accoutumé à la minutie de l'artiste, son sens du détail, sa façon bien à elle de se concentrer d'abord sur l'histoire, le livret, le texte, les mots, les notes.

"Les musiciens savent bien qu'on va travailler ces 'picole cose'", livre-t-elle, confiante. Cela fait deux ans que le courant passe entre la cheffe principale, son théâtre, son orchestre et son public d'adoption. "Ici, je me suis sentie immédiatement bien. C'est difficile de dire à quoi ça tient: une question d'énergie positive, sans doute."

Pourtant, la connivence entre un conduttore et ses instrumentistes n'est jamais gagnée d'avance. Décrivant un monde sauvage où un orchestre symphonique, sans maestro, ne serait qu'une addition d'egos, la série télévisée française "Philharmonia" (L'Echo du 16/1/19) a dressé, du métier de chef, un tableau (fictif) apocalyptique - a fortiori lorsqu'une femme en prend la tête. Mais pas la peine d'aiguiller la cheffe sur le sujet du machisme. Le propos l'ennuie.

Sa recette pour maîtriser (apparemment) si aisément des groupes d'exécutants tiendrait à sa seule connaissance juste de la musique. "J'ai dirigé une trentaine d'ensembles différents, affirme-t-elle. Et ça n'a jamais posé de problème dans mon parcours." On la croit volontiers les yeux fermés. Ouverts, c'est encore mieux, tant sa beauté flamboyante ajoute au brio: ouragan de charme, d'autorité naturelle et de conviction, Speranza Scappucci a l'humilité d'attribuer ses talents au labeur fourni pour y parvenir. Et il en a fallu. Comme elle assure ne pas se fier à sa mémoire - raison pour laquelle elle ne dirige pas par coeur -, osons la lui rafraîchir.

À la force du poignet

Née d'une mère prof d'anglais et d'un père journaliste à Radio Vatican, elle commence le piano à l'âge des maternelles, puis entre au Conservatoire Sainte-Cécile à Rome, qui la diplôme avant ses 20 ans. Gratifiée d'une bourse, elle poursuit sa formation à la Juilliard School de New York et c'est là que, consultée par des étudiants pour parfaire leur prononciation italienne, elle se prend d'amour pour l'accompagnement vocal.

La voilà pianiste répétitrice, puis chef de chant. Sollicitée par les plus fameuses institutions et les meilleurs chefs, dont Ricardo Muti, qui devient son mentor. Assistante à la direction musicale, elle assure des remplacements. Sa carrière est désormais lancée, sans enseignement universitaire dans cet art particulier, mais à la seule force du poignet, maniant savamment la baguette. Jalonnée depuis par de multiples consécrations, sa route la mène régulièrement à Rome, Barcelone, Zurich, Los Angeles et New York. Entre des haltes qui l'ont marquée, comme diriger le L.A. Philharmonics au Hollywood Bowl (17.000 spectateurs) ou jouer le "Stabat Mater" de Pergolèse au Festival de Saint-Denis, l'été passé, elle chérit ses réapparitions à Liège (son premier poste fixe, assuré jusqu'en 2022), où on la reconnaît en rue.

19.000 followers

Certes, elle y met du sien, en soignant son image sur ses comptes Twitter (13.000 abonnés) ou Facebook (6.000), dans une démarche un peu ambiguë. "Les réseaux sociaux sont devenus obligatoires. Je les utilise de façon ludique et, espérons, intelligente. Mais je pourrais vivre sans..." Ses suiveurs l'y découvrent pourtant sans relâche: sur des photos sépia, à 6 ans, bambolina qu'on appelait Spery, les petites menottes levées sur le clavier du piano droit familial.

Puis acclamée devant des pupitres internationaux, arborant l'une de ses innombrables paires de talons hauts qui patientent en coulisses et qu'elle chausse uniquement pour le salut, manière de revendiquer sa féminité. Fan de la Juve, aux côtés de joueurs qui semblent ses potes de toujours. En jeans et baskets, enfin, dans les bras de Placido Domingo.

Chaque jour, ses admirateurs sont des centaines à réclamer son retour en Italie. Elle dit qu'elle n'a pas de projet défini pour l'avenir. Pas de désir pressant. Que la vie offre des bonheurs à tous, qu'il faut cueillir, un à la fois. Elle dit que le travail, et encore le travail, est un gage de réussite, mais qu'elle déteste les musiques dénaturées, qu'on interprète sans respect des souhaits du compositeur. Elle dit qu'elle ne sait pas si son orchestre a une couleur bien à elle. Que c'est aux autres à en juger. Et que Verdi reste le plus grand.

"Aida", du 26 février au 14 mars, à l'Opéra royal de Wallonie, à Liège.

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