"Le manque d'attention aux villes est une erreur économique majeure"

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Paola Vigano est une architecte et urbaniste italienne, récompensée entre autres par le Grand Prix de l'urbanisme 2013 en France et, en début de semaine, par un titre de docteur honoris causa à l'UCL.

Professeur d'architecture à Venise et à Lausanne, elle contribue activement au renouveau de la pensée sur l'urbanisme. Pour elle, la ville doit se penser de manière horizontale. Son rôle économique est sous-estimé. Et les problèmes qui les accablent, dit-elle, ne sont pas tant créés par la ville que "par l'idée que la ville peut et doit tout résoudre par elle-même".

Pollution, embouteillages, bruit, problèmes de mobilité, ghettoïsation... Les grandes villes en 2016 ne font pas ou, en tout cas, ne font plus toujours rêver. Nos villes sont-elles malades?

Je crois qu'elles ont besoin qu'on s'en occupe. Malheureusement ce n'est que maintenant que l'Europe s'active à définir un agenda autour des questions urbaines. Jusqu'à présent, on n'a donc pas assez reconnu l'importance, notamment économique, des villes qui sont bien évidemment des lieux d'habitat, de services et de culture mais qui sont aussi productrices.

Aux Etats-Unis, ce constat a déjà été posé... dans les années 20'. À cette époque, au moment de la grande crise, pour la première fois, il a été reconnu dans un rapport intitulé "Our cities" que les villes jouaient un rôle capital dans la construction de richesses; un rôle au moins aussi important que celui qu'occupait l'agriculture à l'époque.

La prise de conscience en Europe est donc tardive?

Oui. C'est d'autant plus étrange que l'Europe a une longue tradition urbaine mais ce n'est que maintenant qu'elle s'est mise à travailler à une politique dédiée aux villes. Ce n'est pas qu'elle n'a rien fait jusque maintenant mais on ne parlait que de politique territoriale ou régionale et pas de la question urbaine en tant que telle.

Précisément, quelles sont ces préoccupations urbaines? Quels sont les défis que les villes rencontreront demain?

On peut les résumer en trois défis. D'abord, il y a ce déséquilibre toujours plus important qui se manifeste entre riches et pauvres. Pendant des décennies on est parvenu à réduire cette fracture. Mais cela évolue de nouveau à l'envers et cela se voit, cela marque les territoires. On observe ainsi qu'il y a des territoires qui deviennent de plus en plus riches et d'autres qui deviennent de plus en plus pauvres.

Deuxième défi: le problème environnemental. Nos villes ne sont plus du tout de petites villes compactes mais s'étalent désormais sur de vastes espaces. C'est une question qui en intègre beaucoup d'autres comme, par exemple, celle de l'agriculture à l'intérieur de l'espace urbain, des inondations, de la politique de mobilité, des questions énergétiques, du recyclage etc.

Cette question environnementale est vraiment une priorité. De fait, c'est d'abord en ville qu'il faudra la résoudre car, à l'avenir, c'est dans les villes que se concentrera l'essentiel de la population mondiale.

Le troisième défi est de nature politique en ce sens que les questions urbaines peinent à s'approprier le débat politique. Du coup, on se retrouve le plus souvent dans une situation où le projet politique à l'égard de la ville n'est pas un projet de redistribution mais un projet de concentration, d'accumulation des ressources dans certaines couches de la population et dans certains lieux de la ville.

Qu'entendez-vous par politique de redistribution?

C'est l'idée qu'il faut veiller à élargir le bien-être, veiller à mieux distribuer les ressources, veiller aussi à permettre l'accessibilité aux différents lieux dans les villes. Aujourd'hui, ce projet on l'a complètement oublié, on pense que ce n'est plus réaliste. Ce faisant on marginalise de larges parties de territoires. Certains territoires bénéficieront ainsi dans le futur de grands investissements... et les autres, on verra.

Il faut penser la ville en termes de redistribution, de façon à ce que tous les lieux y compris ceux qui sont moins habités obtiennent des investissements. Il faut penser la ville de manière horizontale sans faire de hiérarchisation de façon à ce que toutes les parties d'un territoire urbain bénéficient identiquement d'une même qualité de service et d'espaces publics, d'une même qualité de vie finalement...

L'espace urbain a-t-il joué un rôle dans la crise économique?

Parmi les diverses raisons qui expliquent cette crise, il y a indéniablement le manque d'investissement dans nos espaces habités. On a, par exemple, laissé des lieux industriels se dégrader, on a mal défini la mobilité... Le manque d'attention aux espaces urbains est une erreur économique majeure. Nous avons un capital spatial auquel on ne s'intéresse pas assez.

Il faut cesser de considérer les villes uniquement comme des problèmes. Il y en a, c'est vrai mais je préfère considérer la ville comme une ressource renouvelable. L'espace peut tout à fait être renouvelé. Si on regarde ce territoire urbanisé non pas comme un problème mais comme un capital spatial, on va vite commencer à percevoir des potentialités que l'on serait incapable de déceler en partant du principe que la ville pose toutes sortes de problèmes.

Quand on parle de l'avenir des villes, quelles seront leurs caractéristiques? Elles seront plus intelligentes? Plus ouvertes? Plus collaboratives? Plus orientées vers l'humain?

La ville du futur, c'est une ville qui vous permette de choisir un lieu où vous voulez habiter, une ville qui vous permette, si vous le voulez, de vivre un peu plus au calme, à côté de la verdure.

La ville du futur c'est d'abord le résultat de nos désirs et de nos utopies. Et en pensant ce qui est bon pour vous, vous avez contribué à créer la ville qui pour vous est celle du futur. La ville sera avant tout ce que les habitants veulent qu'elle soit ou qu'elle devienne. Elle est la somme des utopies individuelles.

Que pensez-vous de Bruxelles?

Bruxelles a beaucoup de facettes intéressantes. C'est un territoire riche, au centre de l'Europe, très bien desservi et connecté. C'est l'exemple d'une ville qui est restée traditionnelle. Elle a eu des zones industrielles, elle a des quartiers dégradés, elle a vécu l'exode d'une partie de la bourgeoise vers sa périphérie.... Mais les villes sont toujours des lieux de conflits et de contraste. C'est vrai à Bruxelles comme ailleurs. C'est ce qui fait leur richesse.

Je crois que Bruxelles a besoin de se donner les moyens pour réaliser des projets susceptibles de poursuivre sa transformation. J'ai connu Bruxelles il y a 20 ans, c'était un véritable trou noir. Aujourd'hui, c'est une ville qui a déjà changé de visage, l'évolution du prix des logements en témoigne. Beaucoup reste à faire mais elle a changé. C'est une ville qui a, par exemple, donné des conditions d'habitat à une population immigrée bien meilleures que ce que d'autres villes dans d'autres pays ont donné à ces mêmes immigrés. Car quoi qu'on en dise, habiter Molenbeek aujourd'hui, c'est bien mieux que d'habiter la Seine Saint-Denis au Nord de Paris.

Ce qu'il faut comprendre c'est que les problèmes ne sont pas créés par la ville. Ils sont créés par l'idée que la ville peut et doit tout résoudre par elle-même. Or elle ne peut pas. Parce que bien souvent on dépasse le cadre des problèmes liés à l'urbanisme. Cela relève alors du politique.

Imaginer, par exemple, comme on le fait souvent, que la ville ne serait qu'un lieu d'exploitation, c'est-à-dire que l'on vienne d'ailleurs, qu'on n'y paye pas de taxes mais que l'on utilise quand même toutes ses infrastructures, évidemment que d'un point de vue économique cela ne marche pas. C'est un problème politique mais qui est tout à fait solutionnable.

Vous êtes très attachée à cette idée de ville horizontale en opposition à la ville concentrée...

La ville concentrée, c'est l'idée pyramidale d'une grande ville capable de générer une vaste périphérie autour d'elle qui se retrouve ainsi dépendante. C'est l'exemple de Berlin ou de Paris avec un centre et des zones "servantes" autour.

En Belgique, c'est différent. On n'observe peu de territoires "asservis" autour de grandes villes. Il y a davantage ce réseautage de petits villages qui sont rattachés à de petites villes. À Bruxelles, c'est même l'inverse. La périphérie, devient le centre. Et c'est la ville qui a tendance à devenir le trou noir.

Cette ville horizontale que je défends c'est l'idée d'un pouvoir équilibré, l'idée qu'il n'y a pas une zone qui domine l'autre, qu'il n'y a pas d'espace marginalisé.

Cette horizontalité existe déjà un peu en Belgique. Il y a certes des écarts entre la Flandre et la Wallonie. Mais globalement ces écarts ne sont pas si grands. S'il y a bien un lieu où cette future métropole horizontale peut se construire c'est bien en Belgique.

Que pensez-vous de l'essor des villes privées comme il en existe déjà plusieurs en Corée du Sud, en Inde ou en Arabie saoudite?

Il ne faut pas aller si loin. En Europe aussi, il existe déjà des "Gated community" (NDLR: des quartiers résidentiels dont l'accès est contrôlé, et dans lesquels l'espace public est privatisé). En Amérique latine, c'est même devenu la manière de production de la ville. C'est comme ça qu'elles sont pensées et conçues, essentiellement pour des questions de sécurité.

Aux Etats-Unis, le même phénomène des "gated communities" est observable pour les seniors. Des villes entières sont construites pour les pensionnés qui préfèrent rester entre eux.

Je dois dire que ce phénomène m'effraie. Il prend de plus en plus d'ampleur. Pour moi c'est l'expression d'une dystopie à laquelle il faut opposer d'autres idées, d'autres utopies. Car les gens qui décident librement d'aller vivre dans ces villes privées éliminent du même coup le concept de vivre en société. Et s'il n'y a plus de société, quelque part il n'y a plus non plus de démocratie.

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