Le regard perçant d'Amos

Philippe Gilson: "Nous avons une volonté de partir à l'aventure, vers de nouveaux marchés."  ©© anthony dehez

La société liégeoise, présente sur ExoMars, est leader mondial des télescopes astronomiques. Portrait d'une entreprise à capitaux publics qui affiche ses ambitions.

Il a la taille et l'allure d'une petite caisse en carton: Nomad, l'un des quatre instruments de l'orbiteur de la mission européenne ExoMars, ne paie pas de mine. C'est pourtant lui qui pourrait contribuer à établir si la planète rouge recèle des éléments pouvant être considérés comme une forme de vie primitive, actuelle ou passée!

Nomad, qui va sonder à partir de ce week-end l'atmosphère martienne à la recherche de gaz comme le méthane, est presque entièrement belge. Il a été conçu, développé et testé par l'Institut royal d'aéronomie spatiale de Belgique (IASB) et OIP Sensor Systems, avec d'autres partenaires et sous-traitants.

Parmi ceux-ci, Amos. Peu connue du citoyen lambda, la firme liégeoise est devenue depuis sa création en 1983 un grand nom des systèmes optiques terrestres ou spatiaux de grande précision. Localisée au coeur du Science Park du Sart-Tilman, Amos est même leader mondial sur le créneau des télescopes astronomiques.

Pour Nomad, Amos a livré deux composants pour des spectromètres, un instrument qui permet de faire un spectre de la lumière et donc de détecter les molécules qui sont présentes dans les gaz. "Il s'agit de réseaux de diffraction, des éléments qui ont la même fonction qu'un prisme, mais qui sont plus performants" explique Philippe Gilson, le CEO depuis trois ans. Un autre réseau de diffraction a été fourni pour un spectromètre distinct d'ExoMars (ACS), basé sur une autre technologie. L'entreprise a également réalisé trois miroirs de haute précision pour un troisième équipement de la sonde européenne, appelé Cassis. Il s'agit d'une caméra permettant d'obtenir des vues stéréoscopiques de la surface de la planète.

Objectif: le New Space

"ExoMars est pour nous un projet déjà ancien, poursuit Philippe Gilson, un ingénieur en aérospatial d'ULiège, passé par l'Agence spatiale européenne. La sonde a été lancée en mars 2016 et on livre nos composants en général plus ou moins deux ans avant le lancement. Cela fait donc quatre ans que ce projet est terminé pour nous. Mais il reste représentatif du savoir-faire d'Amos. Seule une poignée de sociétés sont capables de faire des optiques de ce niveau de qualité."

La société liégeoise, dont l'actionnariat reste public (SRIW et Meusinvest), est très présente dans le spatial institutionnel (les programmes de l'ESA). Mais son CEO se dit "très inspiré" par le new space, le développement de l'industrie spatiale d'initiative privée: "Ces initiatives purement commerciales viennent prendre le relais de l'institutionnel, qui est stable. Ce sont des leviers de croissance. Nous avons des sollicitations, avec un business modèle qui pourrait évoluer. On parle en effet de constellations, avec des dizaines, voire des centaines de satellites, alors que jusqu'ici, on faisait souvent des satellites uniques, des prototypes. Dans ce domaine, il y a de nouvelles applications pour les télescopes, qui jouent le rôle de terminaux pour transmettre des signaux optiques."

Une autre application se dessine également: le suivi des débris spatiaux. Aux USA, des sociétés privées se lancent dans ce nouveau marché, qui consiste à vendre des données de trajectoires des débris aux opérateurs de satellites et aux compagnies d'assurances pour éviter des collisions. "J'ai déjà rencontré le responsable d'une telle compagnie, qui a déjà investi sur fonds propres pour 300 télescopes... C'est un marché qui peut nous intéresser" se réjouit Philippe Gilson.

Le deuxième grand pôle actuel d'Amos, c'est l'astronomie professionnelle. "Il y a des tendances de fond sur lesquelles on surfe, détaille Philippe Gilson. Des pays émergents veulent s'équiper. Il s'agit de télescopes de 2 à 4 mètres de diamètre. Pour ce type d'engins, on a plus de 50% de parts de marché! Nous travaillons sur des projets pour la Turquie - 4 mètres, notre plus gros télescope -, la Russie, la Chine, les Etats-Unis... Les moteurs de cette dynamique de marché, c'est la science. On a l'impression que l'astronomie, c'est vieux comme Mathusalem. C'est vrai, sauf qu'il y a sans arrêt de grandes découvertes. Dont certaines très récentes, comme l'énergie sombre, les ondes gravitationnelles, les exoplanètes..."

Grâce à ces deux grands pôles, l'entreprise a réalisé un chiffre d'affaires de 16 millions d'euros l'année dernière. Elle est en bénéfice, "mais pas autant qu'on le souhaiterait" selon Philippe Gilson. Le personnel vient de passer la barre des 100 collaborateurs. La croissance du chiffre d'affaires a été particulièrement forte en 2015 et 2016, de l'ordre de 50%. "C'est difficilement soutenable. Il faut recruter et former des gens. Cela perturbe nos projets", selon le CEO.

Un acteur premium

Mais l'objectif est bien de grandir, car la société reste un peu sous-critique au niveau taille. Amos a un carnet de commandes supérieur à son chiffre d'affaires actuel, qui lui assure deux ans et demi de travail. Elle utilise désormais les compétences bâties sur des programmes de l'ESA pour partir à la conquête de nouveaux marchés: "C'est une de nos caractéristiques: nous avons une volonté de partir à l'aventure, vers de nouveaux marchés. Et cela ce n'est plus le contribuable belge qui paie. Ce ne sont pas des marchés de l'ESA et financés par Belspo", commente Philippe Gilson.

Amos recrute donc en permanence et il y a toujours 7 ou 8 postes ouverts. Mais trouver les bons profils n'est pas toujours évident. "Pour attirer des collaborateurs avec des doctorats et vingt ans d'ancienneté, il faut mettre le prix, constate encore Philippe Gilson. Nous ne faisons pas du low cost. Nous sommes un acteur premium. Il s'agit de projets à haute valeur ajoutée."

Un des atouts de l'entreprise face aux autres poids lourds de la région, c'est son coeur de métier. "Nous faisons beaucoup de contributions à la recherche scientifique, mais également à la protection de l'environnement, avec des instruments d'optique orientés vers la Terre. Tout cela est très motivant et très gratifiant pour le personnel. Car on préfère vendre un instrument qui est le thermomètre de notre planète ou qui permet à la science de progresser plutôt que fournir des tourelles de chars à l'Arabie saoudite. Pour trouver des ingénieurs qualifiés, nous sommes en compétition avec d'autres entreprises du bassin liégeois. Pour moi, c'est un des arguments qui me permet de me différencier!"

Pour assurer la croissance future, le patron de l'entreprise annonce deux inflexions stratégiques. La première, c'est le développement des services, pour mettre les compétences d'Amos au service du marché, qu'il s'agisse d'ingénierie ou d'ouvriers qualifiés.

Le savoir-faire d'Amos peut par ailleurs également être utilisé en matière industrielle et dans les grands laboratoires, où il y a parfois un besoin de mécanique de haute précision, voire d'optro-mécanique. Ce qui est le coeur de métier de la société. Philippe Gilson annonce être en train de mettre en place un plan de redynamisation de ce secteur, qui ne représente que 5% du chiffre d'affaires aujourd'hui. "Nous avons par exemple un passé concernant l'industrie du vide. Un savoir-faire qui a déjà été utilisé par exemple dans l'industrie verrière. Je pense également à des applications dans l'industrie solaire", conclut-il.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect