Les 4 grands défis du syndicalisme de demain

À la fois acteurs de changement et défenseurs des droits acquis, les syndicats jouent sur un double registre. Deux experts, Esteban Martinez (ULB) et Kurt Vandaele (European Trade Union Institute), esquissent les contours de la stratégie future du mouvement syndical.

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Peut-on se passer des syndicats?

Certains pensent que dans une société dominée par l'individualisme, où l'électorat se caractérise par sa grande volatilité, les syndicats sont devenus superflus. Une thèse que réfute fermement Esteban Martinez, sociologue du travail et chargé de cours à l'ULB: "On ne peut imaginer une société salariale sans syndicats. Le contrat salarié est un contrat asymétrique en raison du lien de subordination. Le syndicalisme est un moyen de rééquilibrer cette relation. C'est un enjeu de démocratie. La démocratie ne s'arrête pas aux portes de l'entreprise. On ne peut envisager une société sans corps intermédiaires."

Il constate que le taux d'affiliation des travailleurs en Belgique s'est largement maintenu. De même, la participation des travailleurs aux élections sociales, qu'ils soient affiliés ou pas, est restée très forte, aux alentours de 80%.

Kurt Vandaele, chercheur à la KU Leuven, constate pour sa part que la demande de représentation syndicale est toujours bien présente, même chez les travailleurs qui ne sont pas affiliés à un syndicat. Par contre, la fidélité à un syndicat n'est sans doute plus aussi prononcée. "Certains partis antisystème peuvent constituer une alternative. On l'a vu en Espagne où le mouvement Podemos s'est positionné comme un concurrent des syndicats qui, eux, se sont retrouvés associés à l'ordre établi."

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Quelle est l'efficacité des actions syndicales?

La lutte syndicale a été la cible de nombreuses critiques ces derniers mois. De nombreuses actions syndicales, grèves ou manifestations ont eu lieu sans effet majeur sur la politique gouvernementale. Occuper la rue, bloquer des moyens de transport, mettre des outils de production à l'arrêt, n'est-ce pas devenu contre-productif? "L'efficacité ne se mesure pas sur les résultats immédiats et tangibles après chaque mobilisation", souligne Esteban Martinez.

À ses yeux, l'action syndicale s'inscrit dans le long terme. "Les syndicats sont un contre-pouvoir. Le véritable pouvoir est entre les mains du gouvernement et des employeurs. L'objectif de la mobilisation syndicale n'est pas de modifier les mesures décidées, mais d'ouvrir des marges de négociation dans la concertation."

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Comment repenser certains moyens d'action?

Certaines actions syndicales butent sur l'hostilité du grand public, notamment lorsque les transports sont paralysés.

Kurt Vandaele pense qu'il y a sans doute moyen d'élargir la palette des modes d'action. "Les syndicats en Belgique sont moins enclins à se remettre en question vu leur situation institutionnelle forte. Le droit de grève n'est certes pas codifié dans la loi mais il s'appuie sur une jurisprudence très élaborée. Dans les pays où le droit de grève est mis sous pression, les syndicats s'appuient sur les droits civils pour organiser des actions citoyennes. Etant aujourd'hui quelque peu marginalisés, vu qu'ils ne disposent pratiquement plus de relais au sein du gouvernement, les syndicats belges pourraient être amenés à revoir certains de leurs modes d'action. Surtout si une obligation de service minimum devait venir brider les modes d'action traditionnels." Aujourd'hui déjà, des rassemblements citoyens et des campagnes de sensibilisation sont utilisés comme alternative aux traditionnelles manifestations et grèves.

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Comment élargir la base syndicale?

Le syndicalisme belge se caractérise par son caractère inclusif. "La forte syndicalisation qui prévaut en Belgique offre cette capacité d'intégrer de nouvelles populations dans le mouvement syndical, commente Esteban Martinez. Jeunes, femmes, migrants ou intérimaires sont devenus autant de publics-cibles. Voici quelques années, le non-marchand ne faisait pas partie du système général de la négociation collective. Aujourd'hui, oui. Le même mouvement s'est opéré avec les titres-services. Ceux-ci sont désormais intégrés dans une commission paritaire, avec salaire minimum, régulation du temps de travail, etc." Esteban Martinez observe d'ailleurs, lors des congrès syndicaux, une tension permanente entre la logique corporatiste, qui consiste à défendre les affiliés, et un syndicalisme plus inclusif.

Kurt Vandaele constate, lui, que les syndicats pratiquent un délicat exercice d'équilibre entre la préservation d'une position institutionnelle forte, qui découle de la pilarisation sociologique de la société belge, et l'orientation vers de nouveaux publics, c'est-à-dire des gens qui ne s'inscrivent pas dans cette tradition de pilarisation. "Chez les jeunes, beaucoup ne sont pas affiliés à un syndicat, mais ils sont néanmoins demandeurs d'une représentation au sein de l'entreprise où ils travaillent." Il estime par ailleurs qu'il reste une carte à jouer du côté des profils très éduqués et des hauts salaires. "Pour toucher ce public, il faut miser sur une approche plus horizontale, plus participative en lieu et place de l'ancien modèle hiérarchique."

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