"Les tragédies commencent toujours comme ça"

Le metteur en scène suisse s'attaque à la violence comme fondement de la tragédie, et à ce qu'implique sa représentation sur scène. ©SISKA VANDECASTEELE

Dans sa dernière création, qui inaugure ce vendredi le KunstenFestivaldesArts, Milo Rau interroge le meurtre homophobe d'Ihsane Jarfi, à Liège, en 2012.

Un soir d'avril 2012, la route d'Ihsane Jarfi, jeune Liégeois homosexuel, croise celle de 4 hommes ivres alors qu'il sort d'un café. Ces derniers l'emmènent en voiture, le torturent et le laissent ensuite pour mort dans un bois, où son corps sera retrouvé après deux semaines. Six ans plus tard, la chronologie tragique de ce crime homophobe s'apprête à être rejouée sur les planches du Théâtre National.

Derrière la reprise de ce drame, Milo Rau. Le metteur en scène suisse-allemand, qui a depuis peu repris la direction artistique du NT Gent, est un habitué des sujets sensibles. Après s'être attaqué à l'affaire Dutroux en faisant monter des enfants sur scène dans "Five Easy Pieces", ce dernier est parti à la recherche de gens qui avaient gravité autour d'Ihsane Jarfi, mais aussi à la rencontre de l'un de ses meurtriers ainsi que de quidams liégeois, dont deux ont été choisis sur base de leur histoire personnelle pour jouer dans la pièce.

Une forme de théâtre documentaire chère à Milo Rau qui, même s'il met à point d'honneur à se pencher sur le "background" des tueurs sur la (parfois difficile) réalité sociale liégeoise, n'entend pas s'arrêter à ce degré de lecture. "Je crois que la question du contexte social des meurtriers, qui est celui de jeunes hommes sans travail et qui boivent, est très évidente, nous explique-t-il entre deux répétitions. Mais en même temps, ce qui est aussi intéressant, c'est que l'acteur qui joue un des meurtriers, Fabien, dit à un moment dans la pièce: 'J'ai eu vraiment une vie parallèle à Vincent (l'un des véritables tueurs d'Ihsane Jarfi, NDLR). Même quartier, même parcours, même chômage, mêmes parents alcooliques.' Et pourtant, sa vie a pris un autre chemin."

Milo Rau, qui ne cherche ainsi pas tant à se poser en sociologue qu'en chirurgien disséquant ces instants tragiques qui font tout basculer, lance un parallèle avec le mythe d'Œdipe, qui tue dans un accès de violence un vieillard avant de se rendre compte qu'il s'agissait de son père. "Je crois que les tragédies commencent toujours comme ça. Il y a une coïncidence, une situation à laquelle personne ne s'attendait. Et puis quelque chose se passe et tout s'enchaîne."

Plus qu'à la chronologie des faits en tant que telle, c'est surtout à une facette spécifique de l'histoire du théâtre que cherche ainsi à s'attaquer Milo Rau: la violence comme fondement de la tragédie, et ce qu'implique sa représentation sur scène. Ce n'est pas pour rien si la pièce s'intitule, dans sa forme complète, "La reprise, Histoire(s) du théâtre (I)" et qu'elle s'amorce comme le premier jalon d'une série qui interrogera la représentation scénique de la réalité.

Avec le père d'Ihsane

L'histoire de "La reprise", c'est aussi le fruit d'une rencontre entre Milo Rau et Hassan Jarfi, le père d'Ihsane. Autrefois en désaccord avec son fils sur son orientation sexuelle, ce dernier est depuis devenu un fervent militant de la lutte contre l'homophobie. Même si "La reprise" ne se revendique pas à proprement parler comme un plaidoyer contre la haine à l'égard des homosexuels, cela n'a pas empêché le père de juger favorablement la démarche du metteur en scène.

"Je me verrais mal interdire à quelqu'un de lutter contre l'homophobie, à sa manière", nous dit-il. Alors qu'un projet d'adaptation cinématographique serait aussi dans les cartons, le père se dit ouvert à toute initiative qui pourrait servir sa cause. "Je ne marche pas vers ces occasions, je cours vers elles. C'est ma dette vis-à-vis de mon fils."

Du 4 au 10/5 au Théâtre National.

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