Les trésors de la polyphonie

©doc

Physionomie joyeusement rondelette, moustache espiègle, oeil vif et (gros) cigare jamais très éloigné des papilles... S'il n'était de ce siècle, le Flandrien Paul Van Nevel aurait pu passer pour un authentique homme de la Renaissance, aussi Breughélien (pour la table) que lettré (pour la soif de culture). Curieux mimétisme, peut-être. Mais à force de passer son temps, depuis trois ou quatre décennies, dans la musique des XVe et XVIe siècles, l'homme et son époque de prédilection ne forment pratiquement plus qu'un. Expert incontesté, pour ne pas dire mondial, dans l'interprétation des polyphonies de la Renaissance, il a poli bien des pépites sonores avec son ensemble vocal Huelgas, réalisant même, aux dires d'un critique français tombé sous le charme, "plusieurs miracles interprétatifs".

Un commentaire tout aussi louangeur est de circonstance pour son nouvel opus, "L'héritage de Petrus Alamire". Le sieur Alamire, qui vécut de 1470 à 1536, était un personnage haut en couleurs et un esprit brillant, cumulant diverses qualités dont celles de compositeur, marchand, diplomate, et même espion au service de la cour d'Henri VIII. C'est cependant dans nos régions qu'il exerça le métier qui lui valut la postérité, celui de copiste musical, fonction alors essentielle pour la diffusion des oeuvres. L'atelier de calligraphie musicale qu'il dirigeait avait acquis une telle réputation, notamment pour la beauté de ses enluminures, dont l'une d'elles témoigne sur la pochette du disque. Les commandes affluaient de toutes les cours d'Europe, en commençant par celles de Malines et de Bruxelles: Philippe le Beau, Marguerite d'Autriche, Charles Quint et Marie de Hongrie furent ses principaux commanditaires.

Au cours de sa carrière, Alamire acquit ainsi ce que Van Nevel appelle un "incommensurable trésor". Celui-ci allait alimenter des livres de choeur et des recueils reprenant l'essentiel de la musique polyphonique en Europe entre 1490 et 1535! Les partitions étaient en effet recopiées dans les "scriptoriums" des cours de Malines et de Bruxelles, sous l'oeil vigilant Alamire qui n'admettait que le meilleur dans ce qu'on appellerait aujourd'hui... une compilation.

De tels recueils, où cohabitent compositeurs anonymes, grandes signatures et petits maîtres oubliés, offrent une mine de partitions aussi fascinante qu'inépuisable. Le menu élaboré, cette fois-ci, par Van Nevel ne manque pas d'originalité. Il enchaîne les deux derniers moments liturgiques - le "Sanctus" et l'"Agnus Dei" - de six messes de l'époque, écrites notamment par Nicolas Champion, Josquin Desprez et Robert de Févin.

Enregistré "live" lors d'un récent festival anversois entièrement dédié à Petrus Alamire, ce programme voulait démontrer toute la richesse de la messe polyphonique, tant était vaste la diversité des styles des compositeurs. Pas de danger, pour autant, de verser dans une austère démarche pédagogique. Articulations parfaites, superbes couleurs vocales, limpidité de l'architecture sonore: les choristes de Huelgas, merveilleux propagandistes de la Renaissance, transforment le comparatif en un jeu de rôles aux infinies nuances. Tout à la gloire du contrepoint, de ses climats envoûtants et de ses résonances multiples.

L'héritage de Petrus Alamire

Paul Van Nevel - Huelgas ensemble

1 CD Cyprès

St.R.

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