Marie-Hélène Ska (CSC) & Laurent Berger (CFDT) "Nous ne sommes pas encore dans une Europe où les travailleurs sont au centre des préoccupations"

©Dieter Telemans

La relance de la négociation collective, voici l'une des propositions les plus attendues par le syndicalisme européen au sein de la prochaine Commission. Marie-Hélène Ska, cheffe du syndicat chrétien belge CSC, et Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT en France et récemment élu président de la Confédération européenne des syndicats (CES), nous font part de leur bilan, plutôt positif, de la Commission de Juncker, de la situation du syndicalisme, en chute libre en Europe, et de leurs attentes au niveau du prochain gouvernement européen.

Diriez-vous, comme le considère le secrétaire général de la CES, que la Commission sortante a "sauvé l'Europe sociale"?

Laurent Berger: C'est relatif. Si nous prenons en compte les dix dernières années, le bilan de Juncker a été plutôt positif. Avec Barroso (président de la Commission entre 2004 et 2014, NDLR), il y avait une misère en termes de relations sociales, d'Europe sociale. Juncker n'a pas forcément répondu à toutes les ambitions portées par les syndicalistes européens, mais nous avons commencé à retracer le chemin. N'embellissons pas ce mandat, et en même temps ne le dénigrons pas.

Marie-Hélène Ska: Effectivement, beaucoup de choses ont été détruites ces 15 dernières années. Nous avions oublié au niveau européen de protéger les travailleurs. Nous avons par exemple ouvert les frontières, permettant l'arrivée du dumping social, sans prendre aucune mesure. Ces cinq dernières années, nous avons pu observer une prise de conscience. Après, la machine européenne est lourde et les changements prennent du temps, mais les premiers pas qui ont été faits limitent les dégâts. Nous ne sommes cependant pas encore dans une Europe où les travailleurs sont au centre des préoccupations.

Le "socle européen des droits sociaux" lancé par la commissaire aux Affaires sociales Marianne Thyssen est-il réellement pertinent?

M-H.S.: C'est un socle, des fondations sur lesquelles il faut maintenant bâtir. Le cadre européen permet aux États membres d'agir, c'est maintenant à eux de décider s'ils veulent avancer ou non. Ils n'ont en tout cas plus d'excuse. La commissaire Marianne Thyssen a eu le courage d'aller affronter une série de pays qui étaient réticents à toute forme d'harmonie sociale. À ce niveau-là, elle s'est battue, nous verrons si la prochaine Commission poursuit ce bilan.

L.B.: Maintenant, c'est un combat qu'il faut mener pour que ce socle s'applique avec des choses concrètes. Il faut parler salaire, temps de travail, etc. La politique aime les gens qui arrivent en voulant faire la révolution et en disant qu'ils vont tout changer, souvent ce n'est pas le cas et les citoyens sont déçus. Marianne Thyssen a fait un peu l'inverse. Nous étions à l'arrêt, nous avons passé la première.

Que pensez-vous de l'éclatement du duopole social-chrétien/socialiste au Parlement européen?

L.B.: C'est une période d'incertitude, parce que je crains toujours que les enjeux sociaux passent au second plan. Mais c'est aussi une opportunité pour une organisation syndicale européenne de faire peser ses sujets en jouant sur une coalition qui sera sans doute un peu plus large. L'enjeu d'un syndicaliste, c'est de regarder où sont les opportunités et les fenêtres pour agir. Je pense que dans la recomposition du Parlement, nous avons des opportunités.

M-H.S.: Je pense que cet éclatement résonne avec ce que nous pouvons observer dans la plupart des pays européens. Le Parlement est fidèle aux tendances très différentes des groupes européens de l'Est et de l'Ouest de l'Europe. Par exemple, au niveau du groupe des Verts, il y a seulement trois élus dans les pays de l'Est, tout comme les mouvements nationalistes ne sont pas répartis de manière homogène au sein de l'Europe. Ce qui nous frappe, c'est le rôle joué le Parlement européen. Il a pris de la place, c'est remarquable sachant qu'il comprend 751 députés, des tendances très diverses et 28 pays européens dont nombre ont des situations nationales compliquées. Nous sentons une volonté, sans même la désignation d'un président, des groupes européens de viser le progrès social et de vouloir tracer des lignes en faveur d'une transition juste. Nous sommes un mois après les élections, et le Parlement et ses groupes politiques sont au travail. C'est quelque chose de très intéressant.

Concrètement, quelle est la proposition que vous espérez de la prochaine Commission?

M-H.S.: La relance de la négociation collective, qui a complètement été niée ces derniers temps. Nous savons, en tant que syndicalistes, que la négociation collective est au coeur du progrès social quotidien. Il faudrait que la Commission reconnaisse, et pas seulement dans les mots mais aussi dans les actes, l'importance de la relance du dialogue social et la capacité à conclure des accords au niveau européen.

L.B.: J'ai la même réponse. Nous attendons que la Commission bâtisse un agenda social pour la reconstruction d'un contrat social en Europe dans lequel se trouverait la question centrale dont nous parlons peu: le travail, sa place et sa valeur. Face aux transformations du monde du travail et des sociétés, il faut que la négociation collective soit garante du maintien d'une forme de justice sociale. Sans prendre en compte les acteurs, nous n'y arriverons pas.

Avez-vous le sentiment que les syndicats sont écoutés au niveau européen?

M-H.S.: Je pense que nous avons fait beaucoup de progrès ces dernières années. Aujourd'hui, le syndicalisme européen est devenu une voix qui compte dans les institutions européennes, et je pense que ça n'a pas toujours été le cas. Autant au niveau de la Commission que du Parlement, aujourd'hui plus personne n'ose imaginer se passer complètement de l'avis des syndicalistes européens. Je pense que nous le devons en bonne partie à la cohésion interne que nous avons développée entre syndicalistes européens. Nous avons une cohésion forte aujourd'hui, avec une équipe qui peut vraiment porter la voix du monde du travail, maintenant plus audible qu'il y a quelques années.

L.B.: Nous avons intérêt à poursuivre ce mouvement d'harmonisation. Il y a plusieurs questions importantes sur lesquelles les organisations européennes doivent travailler, comme celle de la convergence salariale au niveau européen. Pour, par exemple, essayer de concilier l'Est et l'Ouest de l'Europe autour de la question du dumping social, que les pays de l'Est continuent à voir comme quelque chose de positif. Si finalement, nous arrêtions de faire de la concurrence sur les salaires, et que nous aidions les collègues de l'Est à les faire monter, nous gagnerions collectivement. Pour nous, c'est l'ADN du mouvement syndical, c'est de gagner collectivement. Nous attendons des institutions européennes qu'elles nous aident, plutôt que de nous mettre des bâtons dans les roues.

Le taux de syndicalisation diminue un peu partout en Europe, à quoi l'attribuez-vous?

L.B.: Les travailleurs attendent un sens et une utilité concrète de la part d'une organisation syndicale. C'est lié au monde du travail qui est atomisé, qui a beaucoup bougé. Ils veulent des réponses concrètes à leurs préoccupations, tout en étant conscients des transformations qui sont en cours. Puis, nous souffrons aussi d'une défiance des institutions, il faut recréer ce lien et cela ne se fait que par la pratique de proximité. Il faut donc s'adapter à ces changements et être sûr de là où nous voulons aller, sans remettre en cause notre socle. Sinon, nous subirons ce que subissent les partis politiques traditionnels, nous décrocherons. Il y a aussi un manque au niveau de la visibilité de nos actions, que nous sommes incapables de valoriser, et les gens pensent souvent qu'il s'agit de mesures prises par l'État.

M-H.S.: Je rejoins Laurent Berger sur le problème de valorisation des victoires. Nous venons d'obtenir pour la première fois de l'histoire syndicale belge la possibilité pour les intérimaires de voter aux élections sociales. Nous allons ainsi ajouter la voix de près de 150.000 personnes. C'est un combat de 10 ans que nous avons porté de manière invisible.

Que penser de la règle de la prise de décision à l'unanimité au Conseil de l'Union européenne, au coeur de cette "transition juste"?

L.B.: Pour le mouvement syndical européen, il faut rompre avec cette règle d'unanimité qui empêche d'avancer sur plein de sujets, notamment sur les questions fiscales. Il nous faut des garanties, comme la place des partenaires sociaux dans un certain nombre de sujets, dont la règle de l'unanimité. Nous avons acté ce jeudi que le principe nous allait, mais nous demandons à la Commission de préciser les conditions de mise en oeuvre et les garanties dans le cadre des clauses passerelles, pour qu'il n'y ait pas de possibilité de régression sociale.

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