"On est en train de tuer la classe moyenne de ce pays"

Jean-Pierre Wellens critique Mario Draghi: "Le président de la BCE me fait très peur." ©Photo News

J ean-Pierre Wellens, ancien banquier et grand connaisseur du monde économique et financier, ne parle pas beaucoup dans les médias, mais cette fois, il a décidé de sortir du bois, car la situation est devenue trop inquiétante à ses yeux. "Mario Draghi me fait très peur. Le président de la Banque centrale européenne n'écoute pas les avis externes. Les taux d'intérêt zéro voire négatifs sont nocifs. La BCE est dirigée par des gens qui n'ont jamais dirigé une société. Il y a une sorte d'inconscience dans leur chef." Et pour la Belgique, ajoute-t-il, ces taux bas, couplés aux hausses d'impôts, risquent bien de tuer la classe moyenne. La charge est lourde...

Jean-Pierre Wellens n'est pas n'importe qui. Administrateur honoraire d'ING, il a été directeur de la BBL (il a toujours un bureau du côté de l'avenue Marnix). Dans les années 60-70, il fut l'un des créateurs du marché euro-obligataire. Il a présidé l'International Primary Market Association (Ipma) à Londres, qui réunissait tous les grands acteurs du marché des capitaux. Toujours "senior advisor" de l'International Capital Market Association (Icma), il connaît encore pas mal de monde dans les banques d'investissement de la City, où l'on émet par ailleurs de plus en plus de doutes sur l'euro.

C'est non sans une certaine nostalgie que l'ancien banquier se souvient des années 70-80 et d'un emprunt du Fonds des Routes à... 14%. Et aussi de taux à court terme à 17,5%. "C'était le paradis du dentiste belge", le nom donné à tous ces particuliers qui raffolaient des "eurobonds".

Au début de la crise financière, en 2007, les taux d'intérêt, rappelle-t-il, se situaient encore à 4-5%. Mais depuis lors, ils n'ont cessé de baisser à la suite de l'action des banques centrales. "En fait, les taux d'intérêt n'ont fait que baisser depuis 40 ans", dit-il.

Jean-Pierre Wellens est d'avis que le programme d'assouplissement quantitatif (QE) de la BCE, consistant en des rachats d'actifs, est sans effet. L'Europe est différente à cet égard des USA. De l'autre côté de l'Atlantique, celui qui était alors président de la Federal Reserve américaine, Ben Bernanke, avait lancé un tel programme de QE dès 2008, après la chute de Lehman Brothers. Les taux d'intérêt y ont baissé. "Et quand les taux sont bas, les Américains se lancent dans les affaires. Et même s'ils échouent, ce n'est pas grave. On efface tout. Et ils recommencent un autre business un an ou un an et demi plus tard. Ceci différencie les Etats-Unis de l'Europe". Chiffres à l'appui, la politique américaine a donc porté ses fruits: le taux de chômage a baissé sous les 5% (même s'il existe pas mal de "Mac-Jobs") et la croissance économique a redémarré. Par contraste, au sein de la zone euro, malgré les efforts de la BCE, la croissance reste quasi nulle et le taux de chômage culmine à plus de 10%. Pour tenter de relancer l'inflation, la BCE a même poussé son taux de dépôt en territoire négatif (à -0,4%). "Elle s'est engagée dans une course un peu folle. Et l'on voit aujourd'hui des grandes banques qui réfléchissent aux moyens de stocker leur cash pour éviter de payer la pénalité sur les dépôts confiés à la BCE. Tout cela est anormal. Je ne pense pas que la BCE a réellement étudié l'impact des taux négatifs".

Les grands perdants

Les Etats endettés sont les grands bénéficiaires de cette politique de taux bas. Pour leur part, les banques souffrent, car leur marge d'intermédiation est largement sous pression. "Je pense malheureusement que pas mal de banques vont encore licencier du personnel." Les assureurs-vie, incapables de rencontrer les objectifs de rendement promis à leurs clients, vont aussi continuer à souffrir, tout comme les fonds de pension.

"On dit que les pensions légales sont assurées. Mais que se passerait-il dans l'hypothèse d'un krach économique où les recettes fiscales s'écraseraient? Ce serait très problématique, même si je souhaite bien évidemment que cela n'arrive pas." Quant aux pensions complémentaires, elles souffrent aussi de la chute des taux obligataires. "Pour compenser cette chute des revenus, la tentation est de se diriger vers les actions pour avoir un supplément de return. Mais en cas de ralentissement économique prolongé, les actions vont souffrir aussi."

Les épargnants sont les autres grandes victimes de cette politique de taux zéro. Ces taux au plancher ne les incitent pas à dépenser. Au contraire, ils épargnent davantage dans un réflexe de précaution. "On va tuer la classe moyenne, or elle constitue le facteur de stabilité de ce pays."

Par classe moyenne, Jean-Pierre Wellens englobe les commerçants, les indépendants et les PME. "Ils font face à un surcroît de contrôles et à une hausse des impôts". Et de citer pour appuyer son propos les chiffres donnés par L'Echo et le Tijd (le 13 août 2016), selon lesquels les gouvernements fédéraux successifs ont créé depuis 2009 pour 10 milliards d'euros supplémentaires d'impôts à charge des contribuables (contre 5 milliards de baisses d'impôts). Ces nouveaux impôts ont visé les ménages pour 5 milliards (hausses d'accises sur le tabac, le diesel ou l'alcool), les entreprises pour 3 milliards et les investisseurs pour 2 milliards.

"Et les classes moyennes ne peuvent plus compter sur des revenus complémentaires en provenance de leur épargne puisque les taux sont à zéro. Dès lors, les gens prennent peur."

"Ce qui me fait bondir encore davantage, c'est quand Mario Draghi laisse entendre que ces taux bas pourraient persister jusqu'en 2019! C'est terrifiant car cela ne fait que prolonger l'incertitude. J'ai l'impression du côté de la BCE qu'on fonce dans un mur en sifflotant. Oui, je suis vraiment très inquiet, si les taux ne sont pas remontés."

Propos recueillis par Marc Lambrechts

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