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Pipelettes et sourdes oreilles

©Marc Debelle

C'est Consolate Sipérius, qu'on avait tant aimée dans "Éclipse Totale", qui, en disant les premiers mots, donne le la de cette "comédie bourgeoise". Un parler haut, gourmand et ironique. Et puis l'histoire s'enclenche. Un ballet à huis clos, dans une cuisine de Formica, de néon et de frigo en panne que côtoient chandelier, service à thé et imposant miroir doré. Là, des jeunes gens vivent. Dans un joyeux bazar. Dans une consciencieuse inconscience.

Protassov est (censé être) la figure de référence de la maisonnée. Scientifique humaniste pris dans ses expériences et sa chimie au point d'en oublier sa femme, il arbore barbe et culottes courtes. Il y a Liza, sa soeur à fleur de peau, à l'équilibre affectif et psychologique fragile. Il y a la figure de l'artiste, de la rentière énamourée, du petit personnel et de Tchépournoï, le vétérinaire qui assure les va-et-vient entre cette cuisine hors du monde et le dehors. Dehors, où gronde l'orage social. Une épidémie de choléra qui ressemble furieusement à la propagation de graines de révolte. Mais ces âmes nourries de connaissance et de culture, cherchant, en toute sincérité, à étendre ce bien à l'ensemble du peuple n'entendent pas, sous leurs discussions enflammées, la détresse, la colère qui sourd hors de leur sphère, à leur porte pourtant.

Jubilatoire

"Les enfants du soleil" a été écrite par Maxime Gorki en une semaine. Après qu'il a été incarcéré pour avoir participé à un mouvement de foule de la Révolution russe de 1905. "Gorki est complexe et surprenant, à la fois enthousiasmant et décevant. Comme ses personnages", relève Christophe Sermet, le metteur en scène.

Le texte est pétaradant, foisonnant et bondissant. L'adaptation qu'en a faite Christophe Sermet ajoute encore un petit grain de fantaisie (le "elle n'a pas toutes ses frites dans le même cornet" tombe délicieusement comme une once de sauce Samouraï sur un boeuf Stroganov). Tout, dans cette réalisation, respire la gourmandise, le plaisir de manier cette matière fantasque, haute en couleurs, bruyante, légère et grave, drôle et inquiétante. Tout est au diapason. Le jeu des comédiens, qui aimantent le regard tour à tour sans chercher à voler la lumière de l'autre; le décor qui oscille merveilleusement bien entre réalisme, onirisme et humour; les costumes qui disent tant sans en faire des tonnes; la musique, la lumière qui portent les ressentis. Tout cela respire l'intelligence et le sens du spectacle. C'est à la fois bouillonnant et précis, déconcertant et tellement cohérent. C'est jubilatoire.

"Les enfants du soleil", jusqu'au 20 mai au théâtre des Martyrs, place des Martyrs 22 à 1000 Bruxelles. 02.223.32.08, www.theatre-martyrs.be

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