Involontaire poésie

Les personnages androgynes de Marie Rosen semblent vous suivre du regard. ©Kristof Vadino

À la galerie Rossicontemporary, la Bruxelloise Marie Rosen expose ses peintures énigmatiques, imprégnées d'une touche de surréalisme.

"Noumènes"

****

Par Marie Rosen.

Marie Rosen

Des peintures aux formats variés apportent des touches de couleur et un peu de chaleur aux hautes cimaises d'une galerie à la blancheur immaculée. L'oeil est immédiatement happé par ces oeuvres énigmatiques, géométriques, donnant un sentiment assez étrange. Mélange d'espace et de confinement. Des rampes nous invitent à les emprunter tandis que des yeux semblent nous observer. Une main, un objet non identifié, touffu, qui appelle une caresse, un corps végétal, et toujours ces lignes, mathématiques. C'est ici que Marie Rosen nous accueille avec le même air énigmatique que les visages qu'elle peint.

La Bruxelloise a fait ses débuts à La Cambre, en 2002, alors âgée de 18 ans, dans l'option "peinture et recherche tridimensionnelle". Elle compare son admission à une sorte de "coup de bol". "Quand j'ai été m'inscrire, je n'avais pas eu trop le temps de réfléchir, dit-elle en riant. Je sortais de l'enseignement général, je ne savais pas trop où aller et vu qu'il n'y avait pas d'option illustration. J'ai mis peinture, au hasard." La surprise a été de taille quand ils l'ont acceptée. Elle explique que les professeurs l'ont prise car elle faisait partie d'un groupe d'étudiants dans lequel il y avait une bonne ambiance. Mais on a du mal à croire que Marie Rosen a été admise à La Cambre "pour l'ambiance". La suite de son parcours n'en est pas moins surprenant.

"La première année, je ne comprenais rien à cette école. Du coup, j'ai changé d'option et j'ai été en gravure, jusqu'à ce qu'on nous propose un exercice où j'avais l'impression de revenir en secondaire. Du coup, je suis retournée en peinture... ça fait partie de mon apprentissage à moi." Peinture, gravure, re-peinture, c'est seulement en quatrième année qu'elle commence vraiment à manipuler le pinceau. "Jusque-là, j'ai un peu chipoté, essayé de trouver mes marques. J'avais l'impression que le vrai challenge que j'essayais peut-être inconsciemment d'esquiver, c'était la peinture."

Angoisse et poésie

Elle a bien fait d'y retourner. On lui emboîte le pas, allant à la rencontre de ces toiles à la fois familières et hors du commun. Il y a une certaine dualité dans son oeuvre: certaines peintures représentent des espaces a priori fermés, mais laissant toujours une échappatoire sous forme de couloir, de fenêtre ouverte sur l'extérieur. Une issue, en somme. D'autres représentent des espaces fermés, des coins et des recoins, souvent couverts d'un carrelage de salle de bains style années 80 ou de piscine municipale, froide et lugubre.

C'est aussi angoissant que fascinant. Impossible d'en détacher le regard. On ne peut s'empêcher de s'y projeter et c'est délicieusement irréaliste. On a l'impression d'être Alice et de courir après un lapin en retard qu'on imagine caché derrière un coin, derrière ces rideaux immobiles que Marie place devant les murs, comme pour adoucir la dureté de ces carrelages millimétrés. "J'ai un esprit très cartésien. J'aime les choses très précises et travaillées", confie-t-elle pour justifier des formes si géométriques. À côté des lignes des carrelages, on constate également le travail de fourmi qu'elle a fourni dans ses portraits où "les cils et les sourcils sont réalisés au pinceau à un poil". Le sens du détail.

La patte de Magritte

On reconnaît un peu du surréalisme de Magritte dans la peinture de la Bruxelloise. Surtout dans ses portraits. Il y a aussi des nuages, des formes nettes, mais adoucies par la technique. Quand on lui demande ce qui l'inspire, elle explique qu'elle regarde beaucoup d'images sur Internet. "Il faut nourrir l'oeil, dit-elle, rêveuse. Pour une série, je regarde environ 1.000 images. Je les regarde une fois puis plus. Sinon c'est imprimé." Elle avoue un faible pour les Primitifs flamands, mais aussi pour les Américains Alex Katz, Elizabeth Peyton et, chez nous, Francis Alÿs.

En l'écoutant nous raconter ses peintures, on sent, comme dans sa voix encore un peu enfantine, une infinie sensibilité qui parsème son oeuvre d'une poésie éloquente. C'est fort aussi, car on devine la femme rigoureuse derrière le travail.

"Tu dessines bien pour une fille", lui a lancé un des étudiants avec qui elle a commencé La Cambre. Aujourd'hui, cela fait dix ans que Marie Rosen peint. "Quand je suis sortie de La Cambre, j'avais envie de trop dire. Aujourd'hui, je laisse plus de place à ce que moi je trouve beau. Je m'arrête quand les choses sont belles, comme ça, d'elles-mêmes." Alors arrêtez-vous encore un peu, Marie.

Jusqu'au 13/7, 17e étage du Rivoli, au 690, chaussée de Waterloo, 1180 Bruxelles. www.rossicontemporary.be

Publicité
Publicité

Echo Connect