L'externalisation des frontières de l'UE profite aux entreprises

La politique migratoire de l'UE pousse de nombreux réfugiés à emprunter des routes peu sûres. ©© epa

Les politiques migratoires de l'UE ne profitent pas qu'à certains régimes autoritaires. Elles font aussi l'affaire de l'industrie européenne de l'armement.

Les politiques d'externalisation des frontières de l'Union européenne (UE) ont déjà fait couler beaucoup d'encre depuis le début de la crise des réfugiés, en 2015, même si elles sont plus anciennes que cela. Qu'il s'agisse de l'accord que l'Europe a passé avec la Turquie d'Erdogan, de sa coopération avec les autorités libyennes ou d'autres pays où les droits de l'homme sont violés quotidiennement, afin de stopper l'afflux d'immigrés clandestins sur son territoire, le cynisme de ses politiques migratoires est régulièrement dénoncé. Ainsi que leurs conséquences désastreuses dans la mesure où elles poussent de nombreux réfugiés à sortir des sentiers battus pour emprunter des routes particulièrement dangereuses.

"Expanding the fortress", un nouveau rapport publié par le Transnational Institute et Stop Wapenhandel, deux ONG basées aux Pays-Bas, et soutenu par l'ONG belge Agir pour la paix, aborde la problématique sous un nouvel angle. Il revient sur les bénéfices que tirent l'industrie européenne de l'armement et certains centres de recherche de la militarisation des frontières des partenaires de l'UE. Même si les trois ONG sont connues pour leurs combats anti-armement, et abordent donc la problématique avec un regard ultra-critique, le rapport est très bien documenté.

L'étude se penche sur les coopérations menées par l'UE ou certains de ses États membres (en particulier la France, l'Espagne, l'Italie et l'Allemagne), essentiellement en matière de fourniture d'équipement ou de formations avec les 35 pays considérés comme prioritaires pour l'UE en matière d'externalisation de ses frontières. Elle cible plus particulièrement les relations avec la Turquie, la Libye, l'Egypte, le Soudan, le Niger, la Mauritanie et le Mali, des pays où les réfugiés sont régulièrement maltraités.

Thales & cie

Parmi les entreprises citées par le rapport, on retrouve le français Thales. Il aurait déjà fourni des technologies de contrôle des documents d'identité à neuf pays africains. Mais Thales a surtout vendu des systèmes de radars équipant les frégates égyptiennes patrouillant en Méditerranée. L'Italien Intermarine a quant à lui construit les patrouilleurs donnés par l'Italie à la Libye en 2009, sous le régime de Khadafi, et dont certains naviguent toujours en Méditerranée. D'après Amnesty International, un de ces patrouilleurs aurait été impliqué dans un incident tragique en mer Méditerranée le 6 novembre 2017 et au cours duquel 50 réfugiés sont morts.

On apprend aussi que Civipol, le think tank du ministère français de l'Intérieur, financé à 40% par l'État et pour le reste par de grands noms de l'industrie militaire, comme Airbus, Safran et Thales, faisait partie des principaux organismes ayant bénéficié de financement du fonds fiduciaire d'urgence de l'Union européenne pour l'Afrique entre 2015 et 2017. Il a travaillé comme consultant ou gestionnaire de projets visant à renforcer les contrôles frontaliers en Tunisie (y compris dans le cadre de programmes franco-français), au Niger, au Mali ou au Sénégal.

Lobbying gagnant

Dans un autre registre, le rapport revient sur les pressions exercées par ASD, le lobby des industries européennes aérospatiales et de défense, pour pousser à la militarisation des frontières de nos partenaires. Dans certains cas, ça marche. Comme en décembre 2017, lorsque la Commission européenne a déposé une proposition visant à autoriser la livraison d'équipement de sécurité aux "acteurs militaires des pays tiers" dans le cadre du programme européen d'aide à la stabilité et à la paix dans le monde (IcSP).

Dans sa proposition, la Commission européenne parle de systèmes informatiques, d'équipements de protection ou d'infrastructures liées à la formation des forces de sécurité locales, sans évoquer le problème des frontières. Mais c'est bien d'arrêter le flux d'immigrés fuyant les zones de combat - l'un des buts premiers des nouvelles politiques migratoires de l'UE - qu'il s'agit (aussi).

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