"Nous mentions, mais pas tant que ça"

Michel Lambert.  ©rv

"L'adaptation" de Michel Lambert est retenu parmi les douze romans de la sélection de printemps du prix Renaudot.

"L'adaptation" - Michel Lambert

Pierre Guillaume De Roux, 264 p., 20 euros.

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Prix Rossel pour "Une vie d'oiseau "(1988) et désormais membre du jury, Michel Lambert est aussi un excellent nouvelliste. De recueil en recueil, le lecteur retrouve des thématiques qui s'éclairent l'une et l'autre en changeant de tonalité et de point de vue. Fin observateur des petites fêlures - titre d'un de ses ouvrages - autant que des caprices du hasard, il fait écho au gouffre resté béant entre nos petites vies et leurs grandes espérances.

Au fil du temps, l'ironie est plus marquée, comme s'il s'agissait de tenir la dragée haute à celle du destin. La mélancolie aussi est plus mordante mais ne se départit jamais d'une profonde sympathie pour les êtres. Cette fois encore, car le narrateur pourrait être déplaisant, fat, aveuglé par l'illusion d'être encore, alors que sonne l'heure du bilan. On assiste au dernier round d'un artiste resté à deux doigts du chef-d'oeuvre, jouet de lui-même autant que de la malchance qui tient à distance le sublime, juste au-dessus de sa tête, comme le pompon d'un manège de foire. Comment donner son chant du cygne quand votre jeunesse est encore si présente à l'esprit et au corps? Peut-on être et avoir été? Rêver encore à demain quand hier vous tire en arrière, sans pitié?

Paradoxe d'une époque qui vante le "vintage" mais saborde son patrimoine et ses anciens... À son insu, par ce roman, le narrateur se demande si l'art et l'amour peuvent tenir à distance la mort, les créanciers, et pire encore, la lucidité sur soi.

L'enjeu du jeu

"L'adaptation" est celle que le réalisateur tente de transposer sur la toile. Il est tombé fou amoureux du roman serbo-croate d'Aleksandar Tisma, "La jeune fille brune", préfacé par... Michel Lambert. Une femme entrevue jadis hante le personnage de ce roman-là. On devine qu'elle aurait les traits d'Anna Karina ou d'Anouck Aimé dans les films d'André Delvaux, et c'est elle que cherche à incarner le narrateur dans ce roman-ci. Betty la mystérieuse artiste peintre lui ressemble-t-elle? Est-elle son héroïne, celle qui se donne un soir avec le même appétit que le sien?

Michel Lambert joue ouvertement du jeu de miroir et du chassé-croisé, autant que du fantasme absolu d'un emboîtement du réel et de la fiction. On devine les clins d'oeil à Truffaut, à Hitchcock, aux films de sa jeunesse. "La nuit américaine", "Vertigo" sont dans cette anamorphose et dans le rétroviseur du lecteur qui perçoit le double mouvement dans la narration. Soit, le jeu mais aussi ses enjeux.

Dans un Bruxelles électrisé par les attentats, qui n'est hélas plus le nôtre, animé de boîtes de jazz, de bistrots et de galeries d'art, le réalisateur traîne son angoisse et un désir carnassier. Betty, bientôt, l'obsède comme la jeune fille brune du roman, mais elle ne le hante pas... Michel Lambert accompagne son personnage au bout d'un leurre qui en révèle d'autres, plus cruels encore, sur les hommes et les femmes, leurs désirs éternellement contrariés, et sur la résignation d'une jeunesse sans illusion, elle. Tout ce que le réalisateur déteste! Cette pusillanimité, ces accommodements raisonnables sous un ciel plombé alors que les siens le disputent à Turner.

Une lectrice lira probablement autrement qu'un lecteur ce roman tendu par l'excitation sexuelle, existentielle et artistique d'un sexagénaire qui tient à distance la mélancolie, l'alcool, la déréliction. Michel Lambert touche infiniment juste dans les portraits d'une sensibilité "has been", qui cherche à rester dans le jeu avec les armes d'aujourd'hui, le cynisme, le bluff, et un matérialisme sans affect jusque dans le coït intermittent.

Son personnage se surprend, entre humour et effroi, à devenir la piètre doublure de lui-même, veule, agaçant, macho, courant après sa queue et après les chimères, comme Guy Béart après son chapeau. Et pourtant il nous bouleverse, autant que Michel Lambert qui réussit là ce que l'autre tente désespérément: saisir un instant de vérité dans toute cette mascarade.

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