Philippe de Moerloose, SDA Holding "On a fait nos preuves en Afrique, place au monde désormais"

Âgé de 51 ans, Philippe de Moerloose a vécu en Afrique dès l'âge de 3 ans. Seule exception, ses études à l'Ichec. ©© Frédéric Pauwels/HUMA

Après 30 ans passés en Afrique, Philippe de Moerloose a décidé d'installer son empire industriel, SDA Holding, en Europe. Depuis Wavre, il a conquis le Benelux, puis le Royaume-Uni. Un retour aux sources pour ce Belge peu connu qui emploie pourtant quelque 2.000 personnes de par le globe. Mais aussi le début d'une conquête plus vaste. L'Asie et les Amériques lui font aujourd'hui de l'oeil.

LE RÉSUMÉ

L'entreprise, née en 1991, est passée de 190 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2013 à 865 millions en 2018.

De 28 pays où elle est présente en Afrique, elle s'est installée au Benelux, puis au Royaume-Uni, dans une vague de diversification entamée en 2015.

Un nouveau continent devrait suivre à l'avenir.

La deuxième génération est peu à peu préparée à prendre la relève un jour.

La porte d'entrée en dit long. En bois sculpté, sombre, elle tranche avec la modernité des devantures de verre alentours. De quoi symboliser l'héritage dans lequel s'inscrit l'entreprise qu'elle garde secrètement, au beau milieu du zoning industriel de Wavre.

SDA Holding a été fondée au sortir de ses études par le discret homme d'affaires belge Philippe de Moerloose. À l'époque, en 1991, alors qu'il quitte les bancs de l'Ichec, il décide de se lancer dans le trading de pièces de rechange automobiles en Afrique, là où tout a commencé pour lui, là il a toujours vécu ou presque depuis son arrivée à Lubumbashi à l'âge de 3 ans. Demimpex est née. Et avec elle, une aventure de près de 30 ans.

Au fil du temps, l'entreprise portée par le jeune entrepreneur grandit. Une première acquisition est réalisée en 1995 dans la distribution auto, puis un premier centre de distribution est ouvert en 2000 dans le port d'Anvers. Ensuite, une seconde acquisition est réalisée, une joint-venture voit le jour, une présence est développée au Moyen-Orient... À tel point qu'arrivé en 2015, ce qui est entre-temps devenu SDA Holding s'est érigé en véritable empire industriel, actif dans 28 pays africains. Son activité principale? La distribution automobile, qui passera à celle de bennes articulées, de bulldozers, de bus, de camions, d'excavatrices, de grues de chargement ou encore de tractopelles. Aujourd'hui, il n'est pas possible de circuler en Afrique sans tomber sur des engins qui sont passés par son réseau étendu.

2015, année de diversification

Arrive l'heure d'une réflexion de fond en 2015, date marquante. Jusque-là, le groupe n'est actif que sur un seul continent. Se pose alors la question d'une diversification géographique "afin de mieux répartir nos risques, raconte le président et fondateur de SDA Holding. À un moment, on s'est rendu compte qu'il était toujours difficile de réaliser notre budget, ce qui créait des surprises dans le planning de production des constructeurs avec lesquels nous travaillons. Or, ils n'aiment pas les soubresauts".

La décision est prise de tourner le regard vers le Vieux Continent, marché plus mature qui permet une plus grande stabilité de revenus. "On a alors racheté la distribution des engins de Volvo au Benelux, en acquérant le groupe néerlandais Kuiken au fonds de private equity d'ABN Amro", se souvient Philippe de Moerloose. L'activité a été intégrée dans la filiale dédiée du groupe, SMT, pour Services Machinery & Trucks. "Cela a été un tournant majeur dans l'histoire de SDA."

De là, fort de la croissance en parts de marché du groupe sur les terres d'origine du patron, "on s'est dit que l'Europe, finalement, ce n'était pas si mal que ça. Qu'on arrivait à mieux atténuer notre risque africain - qui peut être de toute sorte, allant de risques de devises aux risques sanitaires ou politiques - en investissant sur le Vieux Continent".

Après une "super année 2016", la holding se dit alors que, si d'autres opportunités de croissance venaient à se présenter, pourquoi ne pas les saisir. D'autant que "Volvo était très heureux de voir notre réussite en Europe alors qu'on avait a priori une étiquette de spécialiste du continent africain".

On arrive en 2017. Là, "on a eu l'opportunité de la part de Volvo Construction Equipment, de leur racheter leur réseau de distribution en Grande-Bretagne. Une opération d'une bonne centaine de millions". L'affaire est entendue. Et SDA gonfle encore. Toujours.

Mais pour éviter une difformité (et donc une fragilité) de la bulle, le groupe décide de se désengager complètement du secteur automobile où il avait amené une de ses filiales, Tractafric Motors Corporation, à maturité. "L'actionnaire majoritaire, qui était alors le groupe français Optorg, avait toujours exprimé le souhait de racheter notre participation minoritaire ( 40%, NDLR). On a accepté son offre pour se concentrer sur la seule distribution d'engins lourds." On parle alors d'une réalisation de participation d'une cinquantaine de millions d'euros, qui permet l'expansion britannique.

Empire à la D'Ieteren dans les engins de chantier

Ce qui amène à l'an passé. En 2018, SDA Holding, c'était 865 millions d'euros de chiffres d'affaires en consolidé (contre 190 millions encore en 2013), pour quelque 2.000 collaborateurs de par le monde, avec un coeur de métier uniquement centré sur la distribution, "là où on peut réellement apporter de la valeur ajoutée".

La fin d'un rêve de jeunesse pour Philippe de Moerloose, l'Afrique ne pesant plus que 34% des revenus consolidés, quand la RDC n'y représente plus que 3%? "À titre personnel, je reste toujours aussi attaché au continent africain. J'ai grandi au Congo, donc culturellement, sentimentalement parlant, j'y suis très attaché. Mais, aujourd'hui, l'internationalisation est devenue cruciale, de même que la répartition géographique de notre chiffre d'affaires. On ne peut plus dépendre d'un seul continent, de surcroît quand il en va d'une économie assez jeune, commente le président. Pour autant, on ne diminue pas nos activités en Afrique. On y reste très présents, sans désinvestir. On y croit toujours."

L'Asie et les USA comme prochaine étape?

Quid désormais, le groupe ayant une taille confortable? S'arrêter-là eut été trop facile pour ce coureur de fond aguerri, adepte du triathlon et qui vise l'Iron Man à l'avenir. Pour lui, la course qui compte, c'est celle qui se joue sur la durée, loin du sprint.

C'est pourquoi, au vu des succès africains et européens, Philippe de Moerloose prépare déjà l'après. "Volvo CE est aujourd'hui assez confiant de nous proposer de nouvelles cibles sur de nouveaux continents. On travaille de manière très transparente avec nos constructeurs qui connaissent notre appétit pour une diversification géographique", confie-t-il. Pour aller où? "Un investissement aux Etats-Unis ou en Asie n'est vraiment pas à exclure. On aimerait clairement installer le groupe sur un nouveau continent."

Mais est-ce si simple? "L'Afrique a été pour moi une très bonne université. Quand vous savez opérer dans des pays complexes tels que le Nigeria par exemple, vous savez travailler dans le monde entier. Alors, c'est clair que les challenges ne sont pas les mêmes, mais le métier, on le connaît. On est tout à fait armés pour aborder des marchés très concurrentiels comme la Chine", sourit-il.

Pour autant, l'approche serait ciblée, car "SDA n'est active que dans la distribution de marques premium". Dès lors, "si on y va, ce sera dans le haut du marché. On n'essaiera pas de concurrencer les marques asiatiques", explique le président.

Pour ce qui est des dossiers Brexit ou encore guerres commerciales entre Etats-Unis et Chine, l'homme d'affaires se dit confiant. Car "dans ce contexte, notre groupe, qui est un petit groupe familial, tire bien son épingle du jeu. Nous sommes très réactifs, avec des processus décisionnels très courts (six personnes travaillent au niveau de la holding, NDLR). Ce qui nous permet de répondre rapidement aux exigences du marché".

ADN familial

Un ADN qui est amené à persister. Et pour cause, "notre situation financière est très saine. On est très peu endettés. On a toutes les possibilités en interne de financer de nouvelles acquisitions. De là, nous ne voyons pas d'utilité de lister la société ou de faire entrer de nouveaux investisseurs au capital à l'avenir. On est dans une relation de confiance avec nos partenaires financiers".

Toujours dans cette optique, c'est plutôt le renforcement interne qui prime. La relève se prépare gentiment en coulisses. "C'est pour ça que je travaille. C'est parce qu'il y a une possibilité et un espoir de continuité. C'est ce qui m'anime tous les jours. Je n'aurais pas la même motivation sinon", confie sur le sujet Philippe de Moerloose. D'ailleurs, "mes enfants sont hyper motivés à reprendre le groupe par après. Ils ont étudié ou étudient respectivement l'économie, les sciences de gestion et le marketing. Ils sont intéressés par rejoindre le groupe après leurs études. On en parle. Je les prépare. Mais je n'ai que 51 ans donc ce n'est pas comme si je devais quitter l'entreprise demain matin", sourit-il.

Pour autant, sa situation personnelle devrait évoluer prochainement. Pendant les vingt-cinq dernières années, le fondateur a passé énormément de temps à travers le monde à visiter les constructeurs, et à animer les équipes sur le terrain. "Aujourd'hui, je pense avoir mis en place une gouvernance qui me permettra demain de moins devoir voyager". En témoigne l'immense table d'une trentaine de places dans la salle de réunion principale de la holding. "On se réunit ici avec nos différentes filiales tous les trois mois", conclut le patron. De quoi réfléchir au devenir de l'empire dont l'avenir s'annonce toujours plus grand.

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