Intelligence économique: la course à l'information

Bureau de la délégation interministerielle à l'intelligence économique. Paris.

Sur fond de guerre économique entre États et de concurrence internationale exacerbée entre entreprises, la France a fait le pari de l’intelligence économique. Mais des affaires comme l’escroquerie à l’espionnage chez Renault montrent des failles dans la sécurité et la maîtrise de l’information stratégique au plus haut sommet de l’industrie française. Entre course à l’information et protection des données sensibles, gros plan sur une discipline en pleine mutation.

Le rendez-vous est fixé à Paris, à deux pas de Bercy. Sur le fronton d’un immeuble moderne, une plaque: "Délégation interministérielle à l’intelligence économique". Bienvenue au cœur du nouvel instrument de la politique économique de l’État français. Lieu stratégique et sensible, c’est ici qu’a élu domicile le délégué interministériel. Son ordre de mission? La préservation de l’emploi, de la compétitivité des entreprises et la lutte contre le pillage du patrimoine industriel français. Ses méthodes? La collecte et l’analyse de l’information stratégique, le lobbying auprès des organismes internationaux et l’investigation. Ses leviers? Huit cabinets ministériels et des relais dans les ambassades. Son chef? Nicolas Sarkozy en personne. C’est d’ailleurs lui qui a fait de l’intelligence économique une priorité pour remettre la France en selle dans la compétition mondiale.

Au sixième étage, deux caméras de surveillance scrutent les couloirs et la minuscule salle d’attente. Sur la table, des revues aux titres évocateurs: "État et sécurité", "Les entreprises face aux fuites de données" ou encore le "Rapport des douanes 2010".

Nommé il y a 18 mois, c’est Olivier Buquen qui a pris les rênes de la délégation: "Nous sommes une équipe opérationnelle, nous avons la culture du résultat et c’est ainsi que nous menons notre action." Tour à tour responsable de la communication du groupe Bolloré, cadre dirigeant chez BNP Paribas et directeur du développement du groupe Plastic Omnium, à 46 ans, ce proche de Nicolas Sarkozy est affable mais direct: "La délégation a notamment pour objectif d’accompagner les entreprises françaises dans la conquête de marchés et dans la protection des savoir-faire nationaux, au service de la croissance et de l’emploi." Si le terme "protectionnisme" n’a pas sa place dans la conversation, on constate aisément que la limite est ténue. Au regard de l’actualité, une approche défensive est, en tout cas, devenue incontournable. Petit Rappel.

Piratage et espionnage

  • 12 janvier, Renault décide de licencier trois cadres soupçonnés d’espionnage industriel sur les nouveaux moteurs électriques développés par le constructeur, des accusations abandonnées depuis lors.
  • 7 février, le ministre du Budget annonce que le ministère des Finances s’est fait pirater son système informatique alors même que la France présidait le G20.
  • 13 avril, le groupe de défense et d’aéronautique Safran explique, quant à lui, qu’il a été victime de plusieurs cyber-attaques entre 2009 et 2010.

Ces trois affaires ont en commun d’avoir mis en péril la crédibilité de la France et de ses fleurons industriels. Elles montrent aussi que les informations stratégiques sensibles sont devenues des denrées convoitées et que, pour les obtenir, toutes les méthodes sont bonnes. En France, sur vingt secteurs sensibles recensés, quatre concentrent la majorité des attaques informatiques et des tentatives d’espionnage: l’automobile, l’aéronautique, la métallurgie et le nucléaire.

Face à ce danger permanent, la France a décidé d’agir en faisant appel à la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI). Avec son pouvoir d’enquête, d’investigation et de poursuite judiciaire, c’est le bras armé de la délégation interministérielle. Impossible de savoir quand et comment la DCRI est intervenue dans ces trois affaires, mais il suffit de regarder de plus près les suites de l’affaire Renault pour voir à quel point l’État, actionnaire à hauteur de 15,1%, se sent concerné par cette sombre histoire d’escroquerie à l’espionnage.

Lors du dernier conseil d’administration du constructeur, trois hommes ont été désignés pour reformer le service de sécurité.

Parmi eux, on trouve Alain Juillet, qui n’est autre que le père de l’intelligence économique en France. Spécialisé dans la sécurité et la défense, il avait été nommé haut représentant à l’intelligence économique par Jacques Chirac en 2005. Pour Olivier Buquen, la morale de ce fiasco est, en tout cas, très claire: "Carlos Ghosn l’a reconnu lui-même, il n’a pas eu la bonne réaction, il aurait dû immédiatement contacter les services de l’État."

Le signal est fort et le message limpide: la protection des entreprises françaises est devenue une affaire d’État. Qu’il s’agisse de "pillage blanc", sous formes d’acquisitions malveillantes par exemple, ou de "pillage noir", comme le vol de données, on ne badine plus avec l’information stratégique. Pourtant cette approche est loin de faire l’unanimité. Les entreprises privées spécialisées dans l’intelligence économique dénoncent un mélange des genres.

Concept galvaudé

Pour prendre le pouls du secteur, rendez-vous dans un grand immeuble haussmannien du 9e arrondissement de Paris, pour rencontrer Hervé Séveno, fondateur du cabinet d’intelligence économique "i2F" et président charismatique du syndicat français de l’intelligence économique (Synfie). "Aujourd’hui, l’État français confisque l’intelligence économique au profit d’un microcosme. Il cultive l’opacité et décrédibilise le secteur qu’on associe désormais à un milieu de barbouzes et d’officines. Le concept d’intelligence économique est tellement galvaudé et connoté négativement que j’envisage de demander à mes affiliés de supprimer ce terme et de le remplacer par ‘conseil stratégique’", fulmine-t-il. Hervé Séveno ne cesse de réclamer un encadrement de la profession pour trier le bon grain de l’ivraie et mettre un terme à la suspicion qui pèse sur le métier.

Ne pas confondre sécurité et "business intelligence", c’est également la position défendue par Romuald Messina, qui met en garde contre le risque du mélange des genres. Ancien directeur de l’intelligence économique chez Air Liquide puis chez Schneider Electric, il soutient que "cette discipline est réservée aux entreprises et non à l’État. Ce dernier peut, lui, se concentrer sur la sécurité grâce au renseignement et à l’investigation. Je pense qu’il y a, en France, un mélange dangereux entre volonté politique et paranoïa".

Réponse d’Olivier Buquen: "Nous ne faisons que de la veille, pour faciliter la prise de décision de l’Etat en matière économique. Si les entreprises ont besoin de nos services, nous intervenons, en privilégiant toujours une approche transversale. J’ai six adjoints et, parmi eux, il y a un ancien responsable de la protection du patrimoine économique, mais aussi une ingénieure en recherche et innovation, un diplomate ou encore un cadre du Trésor."

Retour aux sources

L’intelligence économique s’est développée en France, il y a une quinzaine d’années, à destination des entreprises. A la base, il s’agit d’un outil d’aide à la décision qui implique une maîtrise de l’information stratégique: état de la concurrence, évolution du marché et risques liés à l’activité. Le travail se fonde sur l’exploitation légale de l’information ouverte et disponible. Mais l’intensification de la concurrence mondiale et la guerre économique entre États ont progressivement associé la discipline aux pratiques d’espionnages et de renseignements.

Mais alors, comment travaillent les entreprises spécialisées dans le domaine? Pour le savoir, direction Montrouge, dans le sud de Paris. A une centaine de mètres du siège de ST Microelectronics, se trouvent les locaux de Geos, un des leaders européens du conseil en intelligence économique. Parmi ses clients, des grands groupes actifs dans les secteurs pharmaceutique, énergétique, de la grande distribution ou des télécommunications.

L’activité la plus fréquente est le "due diligence", comme l’explique Bernard Lage, directeur de Geos: "Si un groupe spécialisé dans l’extraction minière souhaite exploiter des ressources situées dans un pays émergent, il fait appel à nous pour dresser un panorama complet de la situation sur place: état de la concurrence, risques de sécurité, parcours administratifs et réseau des personnes influentes… Pour obtenir ce type d’informations, nous avons des relais qui connaissent parfaitement le pays et qui savent auprès de quelles personnes on peut s’informer. Ensuite, nous modélisons les données sous forme de cartes ou de bases de données, afin que les dirigeants puissent prendre les bonnes décisions stratégiques.

Il n’est, en tout cas, jamais question d’espionnage ni de méthodes illégales. Mais il est clair que la reconversion d’anciens de l’armée ou du renseignement dans l’intelligence économique n’aide pas à dissiper les malentendus." Encore faut-il avoir les moyens de se payer ce type d’étude, facturée entre 15.000 et 100.000 euros. "Les petites entreprises et les entreprises de taille intermédiaire (ETI) font très peu appel à nous et c’est autant à cause du prix qu’à cause d’une méconnaissance de notre savoir-faire", conclut Bernard Lage. Une réalité d’autant plus tangible en temps de crise où les arbitrages budgétaires sont nécessaires, avec une question récurrente: est-ce bien utile?

Au sein de ces entreprises, le changement de mentalité est trop lent, selon Christian Coutenceau, auteur du "Guide pratique de l’intelligence économique", aux éditions Eyrolles, et fondateur d’un think tank sur le sujet: "Depuis une dizaine d’années, nous sommes entrés dans une guerre économique. La Chine utilise, depuis longtemps, la collecte et l’analyse des informations sensibles pour conquérir des marchés, des entreprises ou des technologies d’avenir. Face à ce type de stratégies expansionnistes, la France doit être armée, car l’espionnage ou les acquisitions malveillantes ne concernent plus seulement les grands groupes. Il y a une industrialisation du risque, un changement d’échelle, les attaques sont ciblées sur des petites entreprises dont le savoir-faire représente des perspectives de croissance."

Focus sur les pme

Défaut de vision stratégique, absence de protection des données sensibles, faible connaissance du marché dans lequel elles opèrent, les PME sont régulièrement pointées du doigt. "La France commence seulement à sortir du règne de l’amateurisme et de la naïveté. Pourtant, il est impératif d’inverser la tendance afin de freiner le recul de l’économie française qui est passée de la cinquième à la sixième place à l’échelle mondiale. Et pour ça, il faut se baser sur un réseau de PME innovantes et, dans le secteur de l’innovation, la moindre fuite d’informations peut coûter très cher. Idem s’il y a une méconnaissance du marché", explique Christian Coutenceau.

Cette sensibilisation des PME à l’importance de l’information stratégique et à la protection de ses données est justement l’une des missions prioritaires de la délégation interministérielle. Pour ce faire, l’État mise sur la formation. D’ici un an, chaque étudiant à l’université suivra au moins une session de cours sur l’intelligence économique.

Le plan d’action passe aussi par des formations dans les entreprises et par une plus grande visibilité des outils proposés par l’État.

La délégation interministérielle possède un correspondant dans chaque chambre de commerce et chaque préfecture, et, en cas d’alerte, c’est la DCRI qui vient à la rescousse.

Face à ce nouvel ordre économique mondial, la France amorce un tournant majeur dans sa stratégie commerciale et économique. Une fois stoppée l’hémorragie de la fuite de son savoir-faire à l’étranger, l’économie française devra passer en mode offensif, mais le chemin est long.

Un seul chiffre pourrait, à lui seul, résumer l’enjeu: 47% des entreprises françaises actives dans les hautes technologies sont, à terme, rachetées par un investisseur étranger.

Reportage de Nicolas Becquet à Paris

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés