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"La prospérité de la Belgique dépend de l'éolien offshore"

Pour le patron de Belwind, une instabilité des soutiens à l’éolien offshore ne nuirait pas seulement aux parcs à venir, mais aussi à tous les investissements en Belgique.

Frank Coenen nous reçoit dans ses nouveaux locaux à Leuven, qui accueillent les 35 personnes qui travaillent pour les parcs éoliens en mer du Nord Belwind et Northwind, dont il est CEO. "Nous avons intégré les équipes pour rechercher les synergies: la seule chance de notre industrie est de devenir meilleur marché", explique-t-il. L’homme qui a sauvé Belwind après la faillite d’Econcern en convainquant des actionnaires comme Colruyt, parle ouvertement des coûts de l’éolien — pour l’instant deux à trois fois plus cher que les autres énergies. Une situation justifiée, dit-il, par la création d’une nouvelle industrie.

Vous êtes CEO de deux parcs concurrents: cela signifie-t-il que l’offshore n’est pas une industrie comme les autres?

Frank Coenen: Ces parcs ne sont pas concurrents. Je vais construire deux centrales électriques, mais je ne vais pas vers les consommateurs avec cette électricité: je la vends aux fournisseurs. On pourrait devenir concurrents si on construisait en même temps, en se battant au même moment pour les financements et les matériaux. Les actionnaires ont choisi de construire d’abord Northwind puis Belwind II. Et en étant CEO des deux, je peux chercher des synergies. Ainsi, nous allons probablement relier les deux parcs au réseau par un câble unique, de 220 kilovolts, qui sera le plus gros et le plus long câble de ce genre. L’équipe d’ingénieurs ici est hyper-enthousiaste. Certains ont déjà construit sept parcs offshore, ce qui va éviter de répéter certaines erreurs. Nous sommes en train de créer une industrie importante en Belgique.

Quand espérez-vous boucler ces deux financements?

Quand ce sera nécessaire. Sans doute dans la deuxième moitié de 2012 pour Northwind, dont la construction est prévue pour 2013. Pour Belwind II, dont la construction est programmée pour 2014, le financement pourrait se faire en 2013.

Quelle rentabilité peuvent espérer vos investisseurs?

Belwind I devrait offrir une rentabilité de 8 à 9 %. Pour la deuxième phase, qui sera construite en eaux plus profondes et avec moins de supports publics, puisque les certificats verts sont plus élevés pour les 216 premiers MW installés, ce sera un tout petit peu moins.

C’est un rendement très bas, pour une activité avec un risque hors du commun, une construction à 50 kilomètres de la côte, dans un marché immature! À ce niveau de rendement, aucune grande société ne veut investir. Il faut des Deme, Socofe, SRIW, Nuhma, PMV ou Colruyt, qui croient dans ce genre de projets, pour accepter ces rendements. Heureusement, les turbines que je vais installer à Northwind et à Belwind II sont déjà plus efficaces que celles de Belwind I. Et il reste des possibilités d’amélioration impressionnante dans l’éolien, qui n’existent plus dans les techniques classiques de production d’énergie. L’éolien offshore a dix ans. Laissez-lui le temps de mûrir.

Mais aujourd’hui, l’électricité offshore est 2 à 3 fois plus chère, à 160 euros par MWh?

Un petit peu moins, 157 ou 158 euros par MWh. Ce qui est important, c’est que les coûts de production, hors investissements et financements, sont déjà compétitifs par rapport aux centrales nucléaires amorties.

Et il existe un potentiel d’amélioration de 15 à 20 % pour les turbines que je connais, puis sans doute encore 15 % de mieux pour la génération suivante. Avec ces progrès, il sera tout à fait normal de revoir les 107 euros et les 90 euros de support par mégawattheure, mais à temps et de façon professionnelle. Pour les premiers parcs, on a besoin des 107 euros. Pour les parcs futurs, on espère pouvoir vivre avec un support moins élevé, grâce aux nouvelles turbines.

Que répondez-vous aux critiques disant qu’en plus, comme l’éolien ne tourne pas tout le temps, il faut doubler les investissements?

Ce serait le cas dans un pays qui n’utilise que du vent, ce qui n’existe pas. Chaque pays ou chaque système dispose d’un portefeuille de moyens de production. Il en faut une partie qui soit réglable à court terme, comme certaines centrales à gaz. Mais les éoliennes présentent aussi l’avantage d’être facilement réglables: on peut arrêter une turbine sur les 55! C’est vrai aussi qu’il y a des moments où il n’y a pas de vent. Grâce à l’amélioration des interconnexions avec les pays voisins, on va pouvoir gérer le réseau de manière beaucoup plus efficace et plus large, avec plus de places pour les éoliennes. S’il n’y a pas de vent en Belgique, il y en aura dans le nord de l’Allemagne ou dans le sud de l’Espagne. De gros changements se profilent aussi du côté de la consommation: les réseaux intelligents vont permettre de mieux gérer les pics de demande.

Certains plans montrent que 100 % de renouvelable en 2050, c’est possible. Je serai déjà content si dans 30 ans, 50 % de notre production d’énergie vient du renouvelable. Je suis pragmatique. Vous ne m’entendrez pas dire qu’il faut fermer les centrales nucléaires, même si le risque de ces technologies est énorme. J’espère qu’on pourra le faire dans 10 ou 15 ans, quand on aura trouvé mieux. Et les éoliennes seront une partie de la solution.

N’êtes-vous pas inquiet de négocier le financement de deux parcs dans un environnement aussi difficile?

Ça rend un peu nerveux. On va investir 850 millions d’euros dans Northwind, 650 millions dans Belwind II. Ce sont des sommes énormes, des investissements que personne ne fait aujourd’hui en Belgique, sauf dans l’éolien. C-Power a financé un projet du même type, quatre autres parcs vont suivre, soit un investissement total dans l’économie belge de 8 milliards d’euros. C’est quelque chose qu’il faut choyer! Et je suis optimiste, parce que la Belgique est en train de se spécialiser et de développer une expertise dans ce domaine.

Avez-vous des nouvelles de la septième concession, où vous êtes aussi candidat?

Cela devrait prendre encore quelques mois, mais nous espérons bien la gagner, avec notre expérience et le soutien de groupes très forts derrière nous comme Colruyt, qui est une société belge qui fournit du travail à 22.000 personnes, mais aussi Transcor Astra du groupe Frère, TPF et Wagram Invest.

Vous dites qu’une industrie est en train de se développer en Belgique, mais sans fabricant d’éoliennes, n’a-t-on pas déjà raté le train?

Ou l’on s’assied et l’on commence à pleurer, ou l’on achète les meilleures éoliennes européennes et l’on développe des parcs. Dans la V90 de Vestas, le générateur est belge, la boîte de vitesses est belge… Et 70 % des fondations offshore européennes sont fabriquées en Belgique. Les stations à haute tension, c’est du belge. Deme ou De Nul sont parmi les meilleures sociétés d’installations au monde. CMI se développe dans la maintenance. Pourquoi les Belges ne travailleraient-ils pas, demain, pour les parcs anglais, quelques dizaines de kilomètres plus loin? Certaines de nos sociétés sont en train de devenir les meilleures. Voyez Elia qui va investir dans un énorme câble aux Etats-Unis, suite à la reprise de 50Hz en Allemagne. Laissez-nous développer cette industrie, nous, les petits Belges.

Notre prospérité est en jeu dans l’éolien! Je rappelle que depuis plus d’un an, la Belgique est importatrice d’électricité. On a besoin de nouvelles capacités de production d’électricité. Et à part des installations d’auto-production comme celle de Tessenderlo, les seules centrales de taille qui se construisent, ce sont les centrales offshore. L’éolien va représenter 3.000 MW, dont 2.000 MW offshore. On en a vraiment besoin, et le plus rapidement possible. Et ces MW ne demanderont pas de dollars pour acheter des combustibles! Alors que l’Allemagne se prépare à investir massivement dans les renouvelables, en Belgique, certains, comme Essenscia, critiquent notre éolien avec des études incomplètes, prétendant qu’il est plus cher que celui des voisins. C’est faux! Les centrales sont installées au même coût partout. Et les rendements sont insuffisants chez nous, puisque les grandes entreprises n’investissent pas. Je dois attirer 1,5 milliard d’euros d’investissements. Si le climat n’est pas stable, ni les investisseurs ni les banques ne vont venir. Et cela ne va pas seulement nuire aux parcs offshore, mais à tous les investissements en Belgique!

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