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Les nouveaux défis de Sheryl Sandberg (Facebook), reine de la Silicon Valley.

©REUTERS

Elle a participé au développement de deux entreprises dont vous êtes client chaque jour. Elle est multimillionnaire. Elle est jeune, belle, mariée et mère de deux enfants. Elle, c’est Sheryl Sandberg. Elle s’est dit qu’il était temps de faire autre chose et s’est transformée en nouvelle égérie du féminisme. Audience auprès de la reine de la Silicon Valley.

Vous pensez que vous faites une belle carrière? Que vous avez un parcours professionnel sans faute dans une série d’entreprises? Peut-être devriez-vous sauter les prochains paragraphes, avant que le courage ne vous abandonne. Un conseil à ceux qui décident malgré tout de poursuivre la lecture: essayez de ne pas perdre connaissance en découvrant le CV de Sheryl Sandberg. Et n’oubliez pas qu’elle n’a que 43 ans.

Sa carrière a démarré à la Banque Mondiale à Washington, comme protégée de l’économiste de renom Larry Summers. Elle devient son chef de cabinet lorsqu’il est nommé ministre des Finances du gouvernement Clinton. En 2000, au plus fort de la crise de l’économie internet, elle rejoint le secteur privé dans la Silicon Valley et travaille pour deux petites entreprises des plus passionnantes: elle commence chez Google et, en tant que vice-présidente des ventes, transforme le moteur de recherche balbutiant en firme mondiale spécialisée en information. Elle rejoint ensuite Facebook, comme bras droit de Mark Zuckerberg qui a tout juste 15 ans de moins qu’elle et en tant que directrice opérationnelle, en fait une entreprise de plusieurs milliards, cotée en Bourse.

Son réseau? De Summers à Geithner, en passant par Bono ou Lady Gaga

Dans son premier livre, "Lean In" ("Bougez-vous"), publié aux Etats-Unis et présenté par les médias américains comme un manifeste féministe moderne, la directrice d’exploitation de Facebook, Sheryl Sandberg, exhorte les femmes à "se bouger" pour réussir le grand écart entre vies professionnelle et familiale.

Diplômée de Harvard, riche et mère de deux enfants, Sheryl Sandberg a travaillé au ministère de l’Economie, a été économiste à la Banque mondiale, puis a été embauchée chez Google avant de devenir la directrice d’exploitation de Facebook.

 

Sur la route qui l’amène vers les sommets de l’entreprise, elle se construit une véritable fortune. Malgré les déboires boursiers de Facebook, sa participation dans l’entreprise avoisine le demi-milliard de dollars. Pendant l’exercice 2011 pour lequel on trouve les derniers chiffres disponibles elle a gagné 30 millions de dollars chez Facebook, où elle siège aussi au conseil d’administration.

Son réseau? Petit tour d’horizon. Tout d’abord son mentor: Summers donc, qui après son poste de conseiller d’Obama, a repris ses fonctions de doyen à Harvard. Elle est la marraine de la fille de Timothy Geithner, jusqu’à tout récemment ministre des Finances. Des stars comme Bono et Oprah Winfrey se trouvent sur sa liste d’appels abrégés. Et lors de soirées de collecte de fonds pour la campagne d’Obama à son domicile, c’est Lady Gaga qui a assuré l’accompagnement musical.

Mais Sandberg est aussi épouse (de son ami d’enfance Dave Goldberg, lui-même CEO de l’entreprise internet Survey Monkey) et mère (d’un fils et d’une fille). Des rôles que Sandberg voit comme des aspects essentiels de sa carrière. Dans son livre publié cette semaine "Lean In. Women, Work and The Will To Lead" elle parle des difficultés à trouver cet équilibre. Comme le ferait toute femme ambitieuse et comme le sous-titre de son livre le suggère, Sandberg n’a pas écrit un livre de management classique, même si elle donne volontiers quelques conseils professionnels. Il s’agit plutôt d’un manifeste féministe. Une dénonciation des inégalités entre les hommes et les femmes au travail. Si cela dépendait de Sandberg, ce ne serait rien moins que le début d’un mouvement social. Son point de départ est clair: "Car la dure réalité, c’est que le monde est toujours dirigé par les hommes."

La publication de "Lean In" est la raison pour laquelle je suis allé frapper à la porte du bâtiment 15, sur le campus de Facebook, à Menlo Park, au cœur de la Silicon Valley. Sandberg avait invité la presse internationale, dans une salle située au centre nerveux de l’entreprise créée il y a tout juste neuf ans, pour s’expliquer sur son livre et sa mission. Et qui fait partie d’une stratégie de relations publiques bien rodée, typique d’un tel lancement. Une stratégie dont les lignes directrices sont très claires: un embargo strict et une interdiction de révéler la moindre information sensible au sujet de Facebook.

Aucune question sur l’entreprise, uniquement sur "Lean In". Prendre des photos de Sheryl est autorisé, mais avec interdiction de les publier sur internet. Je ne suis pas le seul à avoir pensé qu’il s’agissait peut-être d’une blague, dont les mots-clés sont vie privée et ironie.

Pour l’occasion, Sandberg avait invité de nombreuses collègues féminines pour relayer le message de son livre. Parmi elles, Lori Goler, sur qui Sandberg raconte une anecdote dans son livre, susceptible d’intéresser toute personne à la recherche d’un travail. Goler souhaitait travailler pour Facebook et a appelé Sandberg. Pas pour se vendre, mais avec la question: "Quel est votre principal problème et que puis-je faire pour le résoudre?" La réponse fut: les ressources humaines, un domaine où Goler, une ancienne d’eBay, n’avait aucune expérience. "C’était un gros défi. Je ne m’attendais pas à ce quelque chose en sorte", explique Goler. "Mais Sheryl m’a dit: allons-y"; Aujourd’hui, Goler est à la tête du service du personnel, ou comme on dit chez Facebook "Head of People".

Lorsque Sandberg entre dans la salle, elle attire tous les regards. Talons hauts, jupe noire et blanche stricte, bijoux en argent, sourire chaleureux. Une femme de pouvoir qui s’adresse au public avec le naturel d’une personne qui fait cela tous les jours. La discussion sur son livre est un modèle de présentation. Elle n’est pas avare d’anecdotes et se montre enjouée avec la salle. "A quoi ressemblerait le monde si la moitié de nos pays et entreprises étaient dirigés par des femmes, et la moitié des ménages par des hommes? Je ne veux pas exagérer. Je ne vais pas prétendre que cela apporterait la paix dans le monde", dit-elle en guise d’introduction. "Mais honnêtement, nous n’avons jamais essayé. Alors, qui sait?"

Le diagnostic de Sandberg dans "Lean In" et ses recherches approfondies confirment que les femmes sont encore et toujours sous-représentées aux postes de direction. "On dénombre 17 pays avec une femme à leur tête. 20% des politiciens élus dans le monde sont des femmes. 21 des 500 plus importantes entreprises au monde sont dirigées par des femmes." Et cela, malgré les progrès des dernières générations. Plus encore, dit Sandberg: ce progrès est en panne depuis 10 ans. "Même Warren Buffett admet avec humilité qu’il n’a pu réussir que parce qu’il n’a dû s’attaquer qu’à la moitié de la population mondiale."

Pour Sandberg, la bonne nouvelle, c’est qu’il existe une solution au problème. Mais pour cela, il faut que le monde des affaires soit plus ouvert par rapport aux obstacles auxquels les femmes se heurtent pendant leur carrière. Avant toute chose: sexisme et discrimination. Mais le tabou sur la grossesse et la maternité doit disparaître. "Les femmes sont trop souvent critiquées par la société. Ne devraient-elles pas rester à la maison avec leurs enfants? Les hommes ne sont jamais encouragés à rester à la maison pour prendre soin des enfants. Comment pouvons-nous nous attendre à ce qu’ils prennent leur part de travaux domestiques? Les ménages où règne l’égalité sont plus heureux, tout comme les entreprises où règne l’égalité hommes-femmes réussissent mieux. Tout cela est prouvé scientifiquement."

Sandberg estime aussi qu’à cause des stéréotypes traditionnels, il semble très difficile pour les femmes de réussir et d’être populaires. Les femmes qui accèdent à des postes élevés doivent presque toujours renoncer à être sympathiques et se voient affubler d’étiquettes comme "agressives" ou "bossy". Et s’entendent dire "qu’elles doivent changer de style", poursuit Sandberg.

Mais et c’est là que se situe l’aiguillon de l’analyse de Sandberg les femmes aussi ont leur part de responsabilité. Beaucoup trop de femmes intériorisent trop les comportements nuisibles qu’on attend d’elles. Elles minimisent trop souvent leurs propres chances de succès. Elles sont trop peu entreprenantes et se sous-estiment. Elles se mettent en retrait au moment où elles devraient justement prendre part à la conversation (d’où le titre du livre). Sandberg raconte comment les hommes s’installent, jour après jour, aux places centrales autour d’une table de réunion, alors que les femmes s’asseyent à l’arrière. Parfois elles ne s’installent même pas à la table. Conclusion: un manque de confiance en soi et une tendance permanente à se sous-estimer.

Controverse: une star peut-elle conseiller les "simples mortels"?

Ceci provoque une controverse. Aux Etats-Unis, le livre "Lean In" a créé la polémique avant même sa publication (presque au même moment que la décision de Marissa Mayer CEO de Yahoo! — cette autre femme manager de la Silicon Valley — de supprimer le travail à la maison). Prenons par exemple la critique d’Anne-Marie Slaughter, professeur à l’Université Princeton et ancienne fonctionnaire de haut niveau aux Affaires étrangères. L’an dernier, elle a écrit un article de couverture très discuté pour "The Atlantic", dans lequel elle défend l’idée que l’équilibre entre carrière et vie de famille pour les femmes reste une utopie. "Sandberg n’est pas seulement super-riche, elle est aussi une superwoman". Ce qui veut dire: les pauvres mortels ne peuvent pas faire grand-chose des conseils de quelqu’un qui se trouve à l’autre bout du spectre social, comme des jeunes mères ou mères célibataires qui travaillent dur. Comme si Sandberg, armée d’intelligence, de talent, d’énergie et d’une bonne dose de chance, avait d’abord fait tempête pour parvenir au sommet des entreprises pour se retourner et demander: où sont les autres femmes?

Maureen Dowd, journaliste au New York Times, écrit qu’elle est tombée à la renverse en découvrant les conseils de la "féministe de l’ère numérique". Trop élitiste. Inapproprié qu’une des femmes ayant le mieux réussi montre du doigt les victimes de la discrimination sexiste. Surtout de la part de quelqu’un qui habite dans une maison de 800 m² et qui dispose d’une armée de personnel de maison pour s’occuper de tout lorsqu’elle part à Davos papoter avec les dirigeants de ce monde.

Ces critiques sont certainement convaincantes. Les femmes qui font chaque mois des miracles pour nouer les deux bouts et payer la garde des enfants, ont peu de chose à retirer des leçons de celle dont le livre est loué par Condoleezza Rice et Richard Branson. Mais cela n’enlève rien au phénomène Sheryl Sandberg. Par ailleurs, lorsqu’un homme écrit un livre sur sa carrière, aucun problème s’il ne s’adresse pas à l’homme de la rue. Ce qui permet à Sandberg de démontrer d’un seul coup qu’on applique d’autres normes aux femmes. Quoi qu’il en soit, cela a fait vibrer une corde sensible.

Sheryl Kara Sandberg est née à Washington DC en 1969 et a grandi à Miami. Son père était médecin. Sa mère a obtenu un doctorat et a donné des cours de français. Sandberg raconte dans son livre comment son frère et sa sœur ont décrit leurs jeunes années dans un speech, le jour de son mariage: "Bonjour tout le monde. Nous sommes David et Michelle, frère et sœur de Sheryl. Mais avant tout, nous sommes ses premiers employés. Sheryl n’a jamais beaucoup joué, elle prenait souvent la direction des opérations quand les autres enfants jouaient."

"Les meilleures chances de réussite". C’est ce qui se trouve écrit sous sa photo, dans l’annuaire de son école secondaire. Sandberg a été admise à Harvard et a obtenu un diplôme en économie (comme une des meilleures élèves de sa promotion) et un MBA (avec la plus grande distinction). Son engagement en faveur du féminisme était déjà présent: le sujet de son doctorat portait sur les droits des femmes.

Son équipe est passée de 4 à 4.000 personnes en sept ans

Larry Summers l’a recrutée à la Banque Mondiale et ensuite comme chef de cabinet (elle n’avait alors que 30 ans). Elle s’est alors retrouvée à la croisée des chemins: les démocrates avaient perdu les élections en 2000 et Sandberg a cherché un job en dehors de la politique. Elle avait plusieurs options mais ce qui l’a intriguée, c’était une jeune entreprise de la Silicon Valley: Google.

Un problème: Google ne disposait pas, à cette époque, de modèle opérationnel digne de ce nom. La crise des "dotcoms" faisait toujours rage et la question qui se posait était de savoir comment les sociétés internet allaient générer du chiffre d’affaires. Eric Schmidt, alors CEO de Google, l’a convaincue: "Ne soyez pas idiote. Nous sommes comme une fusée. Lorsque les entreprises se développent et prennent de l’influence, la carrière suit automatiquement. C’est ce que Schmidt m’a raconté. C’est le meilleur conseil que j’aie jamais reçu: si on vous offre une place dans une fusée, ne demandez pas laquelle. Entrez, tout simplement."

Sandberg a démarré avec une équipe de quatre personnes et sept ans plus tard, elle en comptait 4.000. Une de ses réalisations, c’est notamment le modèle publicitaire extrêmement rentable de l’entreprise. "Google a grandi tellement vite que le parking est devenu un problème. Lors de ma première grossesse en 2004, je devais parfois me garer très loin du bureau. Un jour, je me trouvais dans le bureau des fondateurs, Larry Page et Sergey Brin, qui ressemble plus à une salle de jeux qu’à un bureau, et je leur ai dit que nous avions un besoin urgent de places de parking pour femmes enceintes. ‘‘Bien sûr’’, a répondu Larry. Il se trouvait dans une posture de yoga. ‘‘Nous aurions dû y penser plus tôt’’".

Fin 2007, Sandberg est invitée à une fête de Noël et y rencontre Mark Zuckerberg, qui a alors 23 ans. Le fondateur de Facebook cherchait un top manager pour améliorer la rentabilité de son réseau et s’est présenté lui-même à Sandberg. Elle était prête pour un nouveau défi et avait même pensé déménager sur la côte est pour devenir CEO du Washington Post. Après deux mois et quelques dîners chez Sandberg, Zuckerberg était convaincu. Il a un jour déclaré au New Yorker: "Il y a des vrais bons managers, des gens qui peuvent diriger des grandes entreprises. Et il y a des gens qui sont très analytiques et qui se concentrent sur la stratégie. Il est très rare de trouver les deux dans une seule personne."

Je demande à Sandberg de mettre en pratique ce qu’elle recommande aux femmes: en finir avec les doutes et la sous-évaluation et croire à ses propres talents. Pourquoi Zuckerberg vous a-t-il engagée? "Je serais tentée de dire que j’ai eu de la chance (rires). Non, je pense que Mark et moi partagions la même vision pour Facebook. C’est son entreprise, c’est le résultat de sa vision, et j’ai été une de ses supporters enthousiastes. J’ai vu cette jeune entreprise qui essaie de relier le monde sur base très personnelle, où les gens utilisent leur véritable identité. En ayant recours à la technologie comme jamais auparavant. J’y ai véritablement cru. Et je pense que je combinais enthousiasme et compétences dans des domaines que Mark pouvait utiliser."

Lisez: Zuckerberg programme et réfléchit, Sandberg vend et dirige. La combinaison gagnante. Chaque semaine commence et se termine par une de leurs réunions à deux. Sous l’influence de Sandberg, Facebook a commencé à faire de la publicité, et le cash a rapidement commencé à rentrer. D’une start-up de 130 personnes et 70 millions d’utilisateurs, Facebook est devenue une société cotée en Bourse, avec plus de 4.000 employés et un milliard d’utilisateurs.

Que Sandberg se présente comme une féministe est loin d’être une surprise. Ce qui étonne surtout, c’est que cela dure depuis si longtemps. En 2012, elle a été invitée à un TEDTalk, une série de présentations inspirantes, très regardées en ligne. "Lorsque j’ai décidé de parler de la discrimination sur le lieu de travail, beaucoup ont prédit la fin de ma carrière et m’ont enterrée. Pour eux, je ne serais plus rien d’autre qu’une féministe, et non plus directeur opérationnel de Facebook. A ce moment-là, je le pensais aussi, mais quelque chose s’est passé. J’ai reçu des réactions positives et des témoignages personnels de nombreuses femmes."

"J’ai toujours pensé que je serais un jour à la tête d’un mouvement social", explique Sandberg dans "Makers", une nouvelle série documentaire américaine sur l’histoire du féminisme. "Je pensais que je finirais dans le secteur non marchand, pas dans le monde des entreprises".

Elle s’inspire de Betty Friedan, coryphée du féminisme américain. Sandberg espère tirer sur cette corde avec "Lean In", dont l’objectif est de lancer une nouvelle vague, partout aux Etats-Unis, et si cela dépendait d’elle, également à l’étranger. Via sa fondation, elle souhaite créer des associations "Lean In Circles" qui sont des groupes de discussion de jeunes femmes souhaitant échanger des expériences uniquement positives sur leur carrière.

Réveiller les consciences, c’est de cela qu’il s’agit. Sandberg admet elle-même qu’elle se devait de faire le pas et de se mettre à nu dans son livre. "Pour moi, ce n’est pas quelque chose de naturel. Je veux simplement que les gens comprennent que beaucoup de femmes ne débordent pas de confiance en elles, comme c’est le cas de beaucoup d’hommes. Mais il ne faut pas pour autant avoir pitié, vous savez, je sais ce que je fais" (rires).

Et maintenant, quelle est la prochaine étape pour Sandberg? Son profil est tellement impressionnant qu’on ne peut s’empêcher de penser que le meilleur est encore à venir. Elle travaille chez Facebook depuis déjà cinq ans, ce qui est long dans le monde de Sandberg. Facebook est devenu adulte grâce à elle, mais des questions se posent sur son potentiel de croissance. Avec "Lean In", elle ancre son profil national aux Etats-Unis, comme femme d’affaires et comme visage du féminisme.

Roel Verrycken à Menlo Park (Californie)

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