Bruxelles bat Washington sur son propre terrain

Cambrai a ses bêtises, Amsterdam ses coffee shops, et Zurich ses banques... La spécialité de Bruxelles n'est ni la dentelle ni le chocolat, mais le lobbying.

Dans le documentaire "Brussels Business", Matthieu Lietaert et Friedrich Moser décortiquent ce mécanisme complexe mais aussi souvent obscur qui vise à influencer les décisions politiques.

Depuis qu'elle est devenue capitale européenne, Bruxelles est synonyme, partout dans le monde, de politique. Malgré sa relative petite taille, la ville grouille de fonctionnaires, d'experts, de technocrates en tous genres. À cela il faut ajouter au moins... 15.000 lobbyistes. Acteurs de l'ombre aux moyens démesurés, ses "orienteurs de décision" sont aujourd'hui presque aussi nombreux qu'à Washington (20 000 estimés).
Leur outil de travail: la persuasion. Leur but : la décision politique. Leur cible: les fonctionnaires en place. Dans ce maelström décisionnel tous les coups sont permis, les sommes les plus invraisemblables sont déboursées, et la corruption va bon train. Le tout dans un flou artistique peu compatible avec un contexte démocratique...

Complexe et discret

Chercheur scientifique spécialisé dans la politique européenne, Matthieu Lietaert s'est associé au réalisateur autrichien Friedrich Moser pour concevoir "Brussels Business", un long-métrage documentaire présenté en avant-première nationale ce jeudi soir (19 avril) dans le cadre du jeune et dynamique Millenium Festival de Bruxelles (www.festivalmillenium.org). Tourné principalement dans les couloirs des nombreuses institutions qui veillent à l'avenir des 27, le film décortique un mécanisme extrêmement complexe, mais aussi volontairement discret, voire tabou. Selon Matthieu Lieetaert, "On en vient à se poser la question: qui dirige l'Europe? Certains disent: ce sont les états les plus lourds - Sarko, Merkel... D'autres disent: non, c'est la Commission... Et ils sont de plus en plus nombreux à répondre: ce sont les lobbys."

Au cours de ses études, Matthieu Lietaert remarque qu'aucun de ses illustres professeurs n'aborde ceux qu'on appelle poliment "les acteurs privés". "Les discussions entre le politique et le privé sont nécessaires. Ce qui est problématique, c'est le manque de règles. " Aux Etats-Unis, l'autre pays du lobby, une réglementation récente oblige les lobbyistes à annoncer la couleur sous forme chiffrée. On sait ainsi que lors de la réforme du système de santé par Obama en 2010, 1 million de dollars était dépensé chaque jour pour essayer d'influencer les décisions...

Shape the debate

Chez nous les déclarations d'activité se font encore sur base volontaire: le tout nouveau Transparency Register n'est pas obligatoire. La puissante confédération des entreprises européennes, Business Europe, avait ainsi d'abord déclaré à peine 550 000 euros de budget "lobbying". Le chiffre a attiré l'attention de l'ONG indépendante Alter EU, puis a été corrigé... multiplié par 8! Le documentaire pose aussi la question: où va cet argent ? Comme le rappelle Matthieu Lietaert, il y a l'accès et l'influence. "Aujourd'hui tout le monde peut être reçu par un décideur politique, même une petite ONG. Mais ensuite il y a le résultat: il y a une différence entre ouvrir un bureau à Bruxelles pour communiquer, fonder un think tank destiné à susciter le débat, et... tenter de corrompre un haut fonctionnaire!"

En mars dernier éclatait l'affaire Ernst Strasser: l'ancien ministre de l'Intérieur autrichien devenu parlementaire européen, contacté par de faux lobbyistes (de vrais journalistes du "Sunday Times"), avait accepté une nomination fantoche assortie de 100 000 euros pour pousser un amendement favorable au monde de la haute finance.

Mais la corruption n'est que la pointe d'un iceberg plus pernicieux encore: le terme à la mode en matière de lobby, c'est "shape the debate" (façonner, orienter le débat)... Une fois que le débat a pris une certaine forme, on sait dans quel sens il ira. "C'est extrêmement pervers, conclut Matthieu Lietaert. Une forme de manipulation à grande échelle. Même Vladimir Poutine, selon certaines sources, se servirait des outils des lobbyistes pour redorer son blason à certains moments de la négociation politique..." Et cela peut prendre l'aspect d'une innocente conférence gratuite donnée par des experts véritables... L'arme principale du fonctionnaire européen ne sera bientôt plus son expertise, son niveau d'études, ou le nombre de ses électeurs mais... son esprit critique.

Sylvestre Sbille

www.facebook.com/TheBrusselsBusinessMovie

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