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Des milliardaires qui ont les moyens de leurs largesses

Les Américains seraient les citoyens les plus charitables de la planète, si on en croit l’ambitieuse générosité du tandem Gates-Buffett et de ses riches recrues. Les associations caritatives salivent devant une aubaine annoncée.

Que complotaient les riches et puissants du monde, lors d’un dîner confidentiel à New York, en mai 2009? Le mystère a tenu la presse américaine en haleine pendant plus d’un an, alimentant les rumeurs les plus extravagantes. Loin d’être un "dirty secret" pour renverser l’ordre mondial, cette "conspiration" en haut lieu a pour ambition de transformer la planète, pour le mieux. Les époux Gates et Warren Buffett, à l’origine de la mystérieuse rencontre, ont tout simplement concocté un plan astucieux pour propulser la philanthropie moderne vers de nouvelles sphères. Comment? En demandant simplement à leurs illustres voisins de la liste "Forbes" des 400 plus grosses fortunes américaines de les imiter dans leur généreuse croisade, en reversant au moins 50% de leur fabuleuse richesse à des œuvres de charité. Au départ innocente comment faire usage au mieux de ces sommes extravagantes? la mission exploratoire s’est transformé en mini-révolution. Complice fidèle des Gates, Warren Buffett, patron de la société d’investissements Berkeshire Hathaway et numéro 3 sur la liste "Forbes", avait quelques idées à faire partager à ses semblables. "Ils ne sont peut-être pas encore parvenus à une décision à ce sujet, mais ils y ont sûrement pensé. La promesse que nous leur demandons de faire doit les faire réfléchir à nouveau à toute cette problématique", a-t-il déclaré au magazine "Fortune". Le célèbre financier sait de quoi il parle. En 2006, l’oracle d’Omaha avait fait lui-même le pas, annonçant son intention de donner, de son vivant, 99% de sa fortune, estimée à 47 milliards de dollars, à des organisations de charité, à commencer par la fondation de son ami Bill Gates. Il lui avait versé 30 milliards de dollars sur-le-champ, faisant de la Fondation Bill et Melinda Gates la plus richement dotée du monde, avec un budget dépassant celui de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS)!

Les poids lourds de la philanthropie

Trois dîners secrets, l’année dernière, ont été nécessaires pour mettre sur rails l’ambitieuse stratégie du tandem Gates-Buffett. Le premier, à New York, était organisé sous les auspices d’une illustre famille de philanthropes: David Rockefeller Senior, âgé de 95 ans et son fils, David Rockefeller Junior, 68 ans. Michael Bloomberg, George Soros, la présentatrice vedette Oprah Winfrey, Ted Turner et deux couples de philanthropes bien connus de la Côte Ouest, Eli et Edythe Broad (cofondateur de Kaufman & Broad) et John and Tashia Morgridge (Cisco Systems), étaient sur la liste exclusive d’invités. La condition pour y figurer: être milliardaire et avoir déjà fait ses preuves en matière de générosité. L’idée étant que ce noyau dur de poids lourds de la philanthropie répande ensuite le message autour d’eux, appliquant discrètement une certaine pression sociale sur le reste des "Fortune 400". Comment, en effet, décliner un appel à l’aide, quand il vient personnellement de Warren Buffett?

La tactique était la bonne. En l’espace de quelques mois, 40 milliardaires américains ont mordu à l’hameçon. S’y retrouvent des personnalités publiques, comme Michaël Bloomberg, David Rockefeller, Paul Allen, cofondateur de Microsoft, Larry Ellison, le fondateur d’Oracle, le couple Barry Diller et Diane Von Furstenberg, l’ancien magnat du pétrole T-Boone Pickens, Ted Turner, le patron de CNN, aux côtés de noms moins connus. Un site internet très sobre, "givingpledge.org", recueille leurs intentions. Ainsi, le maire Bloomberg, 8e plus grosse fortune des Etats-Unis, écrit: "La réalité derrière la grande richesse est que vous ne pouvez la dépensez ni l’emmener avec vous […]. Faire la différence dans la vie des gens et le constater avec vos propres yeux est sans doute la chose la plus satisfaisante qui vous est donnée de faire." Larry Ellison, sixième sur la liste "Forbes", explique pourquoi il a accepté de se joindre au mouvement. "J’ai déjà donné des centaines de millions de dollars à la recherche médicale et à l’enseignement, et j’y ajouterai des milliards avec le temps. Jusqu’à maintenant, j’ai fait ces donations de manière discrète, car j’ai toujours pensé que la charité était un acte personnel et privé. Alors pourquoi le faire publiquement maintenant? Warren Buffett m’a demandé personnellement d’écrire cette lettre car il pense que je peux ‘servir d’exemple’ et ‘influencer les autres’ à donner. J’espère qu’il a raison", lit-on dans son témoignage. Quant à T-Boone Pickens, il fait écho à "L’Evangile de la richesse" d’Andrew Carnegie, un des pères de la philanthropie. Celui-ci a imprimé, dans la mentalité américaine, l’idée que ceux qui réussissaient dans les affaires avaient le devoir de contribuer au rayonnement de la civilisation, plutôt que de transmettre leur copieux héritage à leurs enfants, qui le dilapideraient. "Je ne suis pas un grand fan des fortunes héritées. Elles causent généralement plus de mal que de bien", écrit T-Boone Pickens, qui affirme que donner de l’argent vient en second dans l’ordre de ses plaisirs, tout de suite après en gagner.

Dans le monde caritatif, on applaudit des deux mains ce don quasi miraculeux. Le geste est perçu comme un tournant dans la lutte contre les inégalités et la pauvreté. Les associations songent déjà aux possibles bénéfices. S’ils tiennent leur promesse de consacrer au moins 50% de leur fortune à des causes caritatives, les 40 actuels signataires devraient se délester de 180 milliards de dollars. Le magazine "Fortune" estime que si la totalité des membres de la liste "Forbes 400" se joint à eux, comme l’ambitionnent les architectes de la campagne, ce sont 600 milliards de dollars qui viendraient alimenter la philanthropie mondiale! À titre d’exemple, c’est 16 fois plus que le budget de l’aide publique américaine au développement, estimé à 36,4 milliards de dollars pour 2011. Et deux fois le montant des dons individuels annuels, qui s’établissaient à 300 milliards de dollars en 2009, faisant des Américains les citoyens les plus généreux de la planète.

Scepticisme

Cependant, un tel affichage de bonnes intentions de la part des plus grands champions du capitalisme a forcément attiré les sceptiques, qui questionnent le bien-fondé de cette nouvelle entreprise. À commencer par sa nature: quand et comment les promesses de dons vont-elles être honorées? Après tout, la promesse de dons, ou "Giving Pledge", n’est qu’une obligation morale et non une obligation contractuelle. Les riches de ce monde sont-ils les mieux placés pour résoudre les problèmes de la planète? Plutôt que de déduire de larges sommes de leurs impôts, sous forme de donations, ceux-ci ne feraient-ils pas mieux de soutenir les sociétés dans lesquelles ils vivent, via leurs contributions fiscales, surtout en période de crise économique? Finalement, ce modèle philanthropique pour ultra-riches ne créent-ils pas plus d’inégalités qu’il n’en combat?

Aux Etats-Unis, Robert Reich, professeur d’économie à l’université de Stanford et ancien ministre du Travail sous l’administration Clinton, a été l’un des premiers à mettre un bémol au projet. S’il n’a rien contre le fait de donner, "ce qui est troublant avec ces larges sommes d’argent est de réaliser à quel point l’argent est concentré dans peu de mains". Un privilège de quelques-uns, qu’il met en contraste avec le salaire moyen des Américains, qui a diminué l’année dernière sous l’effet de la crise, et qui continue de baisser. "La plupart des Américains n’ont pas besoin de charité. Ils ont besoin d’emplois", a-t-il fait remarquer.

Des dons? Et pourquoi pas une meilleure éthique d’entreprise, se demande le journaliste Peter Wilby, dans les colonnes du quotidien britannique "The Guardian". "Si les riches veulent vraiment créer un monde meilleur", écrit-il, "ils peuvent signer une autre promesse: payer leurs impôts entièrement et dans les temps, arrêter de faire pression contre la fiscalité et les régulations, éviter de créer des monopoles, donner à leurs employés de meilleurs salaires, pensions, sécurité de l’emploi et conditions de travail, utiliser des méthodes de production qui ne causent pas de dommages à l’environnement et ne rendent pas les gens malades." D’autres observateurs notent également un déséquilibre dans la manière de donner des plus riches. Selon une étude de Giving America, qui fait la veille de la philanthropie aux Etats-Unis, les grosses fortunes ont, en effet, tendance à consacrer leurs dons les plus importants aux domaines universitaire, médical ou artistique, et moins au profit des causes sociales. Spécialiste de l’Afrique, William Easterly, directeur de l’institut de recherche pour le développement à l’Université de New York (NYU), affiche d’emblée son point de vue critique face aux solutions toutes faites, venant de l’extérieur. "Mettre en place une stratégie de développement réussie implique de lever, petit à petit et un à un, les obstacles et incompréhensions qui empêchent les individus à régler leurs propres problèmes. Les Africains sont de plus en plus réceptifs à ce message de liberté individuelle et de développement spontané, car ils en ont assez de l’aide extérieure, de voir Américains et Européens, les grands experts blancs arriver chez eux pour leur dire quoi faire. Ils comprennent qu’il s’agit d’une certaine façon de la continuité du colonialisme et d’un paternalisme dont ils ne veulent plus." L’expert souligne par ailleurs des tendances positives, notamment grâce au déploiement de l’usage des téléphones portables sur le continent africain. "Des pêcheurs illettrés sur la rivière Congo peuvent appeler leurs clients pour les avertir d’une bonne prise et générer des tonnes de transactions qui n’auraient pas eu lieu avant." Il cite encore le développement de l’exportation des fleurs coupées en provenance du Kenya et de l’Ethiopie, un vecteur de richesse qui ne repose pas sur la générosité mondiale. "Je voudrais moi aussi qu’il existe un truc rapide pour régler les problèmes de la pauvreté mondiale, mais la vérité est qu’il n’y en a pas", conclut-il.

Quel usage pour cette manne?

Si les intentions de cette incroyable "collecte", sous la houlette de Bill et Melinda Gates et de Warren Buffett, sont charitables, il reste encore beaucoup d’inconnues, sur la méthode de redistribution des richesses et son impact. En considérant que les méga-riches tiennent leur parole, rien n’indique encore quand et comment ils l’exécuteront. Quel sera l’usage de cette manne importante de fonds? "On ne le sait pas encore. Les secteurs et le type de bénéficiaires dépendront des préférences et des motivations des donateurs", répond Timothy L. Seiter, professeur au Centre pour la Philanthropie de l’Université de l’Indiana. "Mais ce qui est excitant, à mes yeux, est que cette initiative met l’accent sur le rôle de la philanthropie et sur les occasions d’être généreux."

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