Publicité
Publicité

La géothermie qui soulève le sol

Un village allemand se lézarde depuis que la mairie a opté pour un chauffage écologique.

Les ouvriers ont remballé leurs outils. Les trous ont été rebouchés. Et les habitants de Staufen-im-Breisgau gardent maintenant les doigts croisés en espérant que le sol va cesser de se lever sous leurs pieds.

Les malheurs de cette charmante bourgade allemande de 7.800 âmes située à 40 kilomètres au sud-est de Colmar ne datent pas d’hier. C’est dans sa chambre de l’auberge Löwen à deux pas de la mairie que le Dr Faust a péri dans une explosion en 1539. La légende dit que le célèbre alchimiste aurait été rattrapé par le diable. Le démon semble être revenu sur ses pas en novembre 2007. C’est en effet ce mois-là que les premières fissures sont apparues dans le cœur historique de la ville. Au début, personne ne s’est trop inquiété. Des maisons construites il y a plus de 500 ans finissent toujours par montrer leurs "rides". Mais les fissures sont vite devenues crevasses. "Du plâtre a commencé à tomber des plafonds, constate Wolfgang Schuhmann qui dirige l’association "Wir halten Staufen zusammen". J’ai même eu un voisin qui a été réveillé en pleine nuit par l’explosion d’une de ses fenêtres." L’avocat fribourgeois Mirko Benesch représente, lui, un homme qui "a le sol de son salon traversé par une faille dans laquelle on peut déjà glisser plusieurs doigts".

À ce jour, des dégâts ont été signalés sur 252 maisons du centre historique classé de cette commune. L’ancienne caserne de pompier utilisée par les services municipaux a été déclarée insalubre après qu’une énorme faille de 30cm ait séparé le bâtiment en deux. "Toutes les deux semaines, un inspecteur passe dans les habitations endommagées pour vérifier si leurs propriétaires peuvent encore y habiter, relate M. Schuhmann. C’est un peu stressant pour des gens assis dans leur canapé de voir un ingénieur entrer dans leur salon avec un casque de chantier vissé sur la tête…" Et dire que cette catastrophe est partie d’une belle et noble idée…

"La mairie a voulu faire quelque chose de bien pour l’environnement en utilisant la géothermie pour son chauffage", raconte Helmut Zimmermann, le président de l’Association des commerçants de Staufen. La municipalité a donc fait appel à une société autrichienne ayant pignon sur rue pour effectuer en septembre 2007 juste derrière ses bureaux sept forages à 140 mètres de profondeur. Ce chantier n’avait rien d’exceptionnel. "La ville comptait déjà vingt trous similaires et rien ne s’était jamais passé", note M. Schuhmann. Mais cette fois-ci, le sous-sol s’est mis à s’élever d’un centimètre par mois dans une zone en forme d’ellipse de 250 mètres de longueur sur 250 mètres de largeur. Ce phénomène a été provoqué par l’humidification d’une couche de sédiments contenant de l’anhydrite. Or ce sulfate de calcium a la particularité de se transformer en gypse au contact de l’eau et d’augmenter de 60% de volume. La zone contenant ce minéral à Staufen était toute petite. "Le foreur a trouvé une aiguille dans une botte de foin, regrette M. Schuhmann. Les trous auraient été creusés vingt mètres plus loin, il ne se serait rien passé." L’entreprise autrichienne a toutefois commis l’erreur de ne pas utiliser un béton suffisamment résistant au sulfate, ce qui provoqué les infiltrations d’eau. "Certaines zones ne contenaient même pas de béton du tout", constate le professeur Ralph Watzel, le chef de l’Office de géologie de l’état du Bade-Wurtemberg.

Les habitants du bourg ne sont pourtant "pas en colère, ajoute M. Zimmermann. C’est un sentiment de tristesse qui prévaut ici." Des résidents se sont regroupés dans l’association "Wir halten Staufen zusammen" pour tenter d’alerter l’opinion et de lever des maigres fonds en vendant notamment des montres qui contiennent des morceaux de la mairie fissurée. Deux personnes ont aussi attaqué la municipalité en justice mais les juges devraient mettre des années avant d’accuser les éventuels responsables de cette catastrophe. L’affaire est en effet complexe. "La ville, la région, l’entreprise de forage et les services de géologie ont tous joué un rôle dans cette affaire, avoue le maire Michael Benitz. Il n’est pas aisé de savoir qui doit payer quoi. Tout ce que je sais est que la commune a déjà un crédit de 2,8millions d’euros sur le dos. Nous ne pourrons pas continuer à tout financer pendant longtemps." Le coût total de cet "incident" pourrait en effet approcher 40millions d’euros. Les assureurs refusent pour l’instant de débourser le moindre sou. "Ils ne veulent pas reconnaître qu’il s’agit d’une catastrophe naturelle car tout a été déclenché par la main de l’homme", remarque M. Schuhmann. En attendant, les touristes sont toujours plus nombreux à se rendre à Staufen. "Beaucoup viennent là pour voir nos fissures", regrette M. Zimmermann. Les habitants de la commune vivent, eux, au jour le jour. "Les travaux qui viennent de se terminer devraient stopper l’élévation du sol d’ici un an, espère M. Schuhmann. Nous pourrons alors commencer à restaurer nos bâtiments." Une certaine prudence reste toutefois de mise. "Nous ne savons pas vraiment si les mesures que nous avons prises vont stopper ce phénomène naturel, révèle M. Watzel. On est dans l’expectative la plus complète."

Frédéric Therin à Staufen-im-Brisgau

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés