Les soldats perdus de la République

La Légion étrangère mène un difficile processus d'adaptation à la modernité et à l'État de droit.

Créée en 1831, la Légion étrangère demeure un corps d'élite de l'armée française, un mythe pour l'opinion publique et un formidable melting-pot où se côtoient plus de 140 nationalités. Mais depuis quelques mois, l'institution connaît une crise sans précédent. Mort d'un Slovaque en entraînement à Djibouti, quadruple meurtre dans le désert tchadien perpétré par un légionnaire, photos volées de jeunes recrues humiliées… La Légion est-elle devenue une zone de non-droit dans la République? "Quand les affaires se multiplient, quand des représentants du peuple s'inquiètent, quand le commandement de la Légion lui-même admet qu'il est devenu nécessaire d'évoluer, c'est que le temps des réformes est arrivé", répond Benoist Simmat, journaliste et coauteur d'un livre-enquête sur la Légion qui vient de paraître chez Calmann-Lévy.

Une aura mythique

Aucune enquête sérieuse n'avait été faite jusqu'ici sur la Légion. Les écrits hagiographiques, par contre, ne manquent pas. Ils mettent en évidence le côté mythique de ce corps d'exception. Pour les citoyens français, les légionnaires sont des soldats mystérieux et un peu inquiétants, les premiers à "partir au casse-pipe". Difficile dans ces conditions de décrypter de manière objective les rouages du système légionnaire."Le problème principal, ce sont les violences systématiques perpétrées au sein des casernes et sur les théâtres d'opérations extérieurs à l'égard des recrues: bizutages violents, harcèlement, brimades, etc.", explique Benoist Simmat. À cela s'ajoutent un certain nombre de règles propres à la Légion qui sont totalement inadaptées au contexte actuel. Ces règles portent essentiellement sur l'entrée et sur la sortie de la Légion.

En septembre dernier, l'Assemblée nationale française a fait un premier pas en votant une réforme du mode de recrutement qui prévoit l'abandon du principe de l'"identité déclarée". L'identité déclarée est une faculté offerte par la loi aux légionnaires de pouvoir s'engager sous un nom d'emprunt. Dans les faits, cette faculté était devenue une obligation. De nombreux légionnaires se retrouvent ainsi privés de tous droits, et sans papiers d'identité.Autrefois, on entrait chez les Képis blancs "pour se faire oublier". La moitié des appelés étaient des Français et l'autre moitié des ressortissants des colonies. Aujourd'hui, le passage par la Légion est devenu un mode d'immigration économique. L'essentiel des effectifs est composé d'étrangers — Chinois, Russes, Brésiliens… — qui veulent venir travailler en Europe. À la Légion, ils perçoivent 1.200 euros par mois, ce qui pour bon nombre d'entre eux est un beau salaire.
L'autre problème se pose à la sortie de la Légion. Au bout de 5 ans en effet, le légionnaire reçoit des sous-officiers un certificat de bonne conduite qui lui permettra de s'intégrer dans la vie civile. Sauf que dans 20% des cas, ce certificat n'est pas délivré, les sous-officiers fonctionnant "à la tête du client". Du coup, le légionnaire sans certificat de bonne conduite n'a pas droit à un titre de séjour et devient un sans-papiers. Tous les ans, plusieurs centaines d'entre eux se retrouvent ainsi en situation irrégulière sur le territoire français.

Les langues se délient

Si aujourd'hui les langues se délient, c'est qu'à l'ère des téléphones portables, les appelés ont des contacts avec le monde extérieur. Ils peuvent filmer certaines dérives dont la connaissance, autrefois, ne sortait pas des murs des casernes. "Parmi les gens avec qui j'ai pu parler, la majorité sont des appelés ou des officiers. La principale résistance au changement vient des sous-officiers. Ils font carrière à la Légion et ils craignent de perdre leur pouvoir", souligne Benoist Simmart.
Reste la question fondamentale: la Légion a-t-elle encore une raison d'être aujourd'hui? Benoist Simmart nuance: "La Légion a rendu d'énormes services à la France en évitant d'exposer des appelés français. Pas moins de 35.000 légionnaires sont morts pour la France depuis 1831. Aujourd'hui, avec la disparition du service militaire obligatoire, la Légion avec ses 8.000 hommes n'est plus le seul corps d'élite. Elle a perdu son monopole d'excellence. Je n'attaque ni la Légion ni les légionnaires. Ce que je dénonce, c'est un système qui n'est plus viable." D'après lui, si rien n'est fait pour améliorer la condition des légionnaires, viendra peut-être un jour où plus personne ne se présentera à la porte des bureaux de recrutement.

Par Jean-Paul Bombaerts

 

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