Publicité
Publicité

Un supertanker dans le grand Nord

Le Baltika et ses 70.000 tonnes de gaz devraient atteindre la Chine avant la mi-septembre.

Pour la première fois, un grand pétrolier tente de relier l’Europe à l’Asie via l’Arctique.

Les renards polaires sont plus petits que leurs cousins roux. Avec le réchauffement des pôles, le renard roux migre vers le nord et évince le renard blanc... C’est loin d’être le seul indice des changements climatiques. Chez les navires aussi, les gros sont en passe de d’évincer les petits. À Mourmansk, dans le nord-ouest de la Russie, les plus curieux des renards auront assisté à un spectacle inédit : le départ du SCF Baltika. Ce pétrolier de plus de 100.000 tonnes se lance à l’assaut de l’océan arctique. Accompagné de deux brise-glace à propulsion nucléaire, il va parcourir 13.000 km pour rejoindre la Chine. En temps normal, un bateau de cette taille doit parcourir 22.200 km pour atteindre la Chine en passant par le canal de Suez. Mais la fonte des glaces ouvre chaque année plus largement la "Route du Nord", le long des côtes russes. La compagnie maritime Sovcomflot a donc décidé d’affréter ce voyage expérimental pour déterminer "la rentabilité commerciale" du passage Nord. Pour le producteur de gaz naturel Novatek, propriétaire des 70.000 tonnes de gaz concentré du Baltika, le succès de cette expérience "est stratégiquement essentiel" et aura "un impact bénéfique sur les régions septentrionales de la Fédération de Russie en facilitant le développement de nouveaux champs d’hydrocarbures situés dans la péninsule de Yamal et la côte arctique".

Ce n’est pas la première expérience du genre. Il y a un an, deux navires commerciaux allemands avaient lié Vladivostock à Rotherham sans aide de brise-glace. Mais les quatre autres Etats limitrophes du pôle nord regardent ce nouveau pas russe avec envie. Le Canada, les Etats-Unis, le Danemark et la Suède savent que les Russes seront les premiers bénéficiaires du raccourci que le réchauffement climatique fraye. "Les routes le long de la Russie, vers Bering, seront pleinement exploitables d’ici une dizaine d’années. Or pour utiliser le couloir Ouest, en passant par l’archipel arctique canadien, il faudra encore attendre une vingtaine d’années", estime Niklas Granholm, expert au Sweedish Defense Researsh Centre. Pour les pays nordiques, non seulement la voie qu’emprunte le Baltika est 40% plus courte que le passage de Suez, mais elle évite aussi les pirates du Golfe d’Aden. La "nouvelle" route qui est sporadiquement utilisée par des navires de petite taille depuis 1933 présente pourtant des inconvénients de taille. "On connaît mal les courants marins de la région, il y fait nuit la moitié de l’année, et même lorsque la banquise s’ouvre, elle reste pleine d’icebergs et de growlers (petits blocs de glace invisibles en surface, ndlr)", souligne Tanguy Struye de Swielande, chercheur senior au Centre d’étude des crises et des conflits (Cecri, UCL). Résultat, non seulement les navires doivent être pourvus d’une coûteuse double coque, mais leurs assureurs font monter les tarifs. "D’autant que dans ces régions, il n’y a pas ou peu de possibilités d’intervention des secours en cas de problème", poursuit le chercheur. Mais la Russie est déterminée : elle considère l’Arctique comme un enjeu stratégique clé. Avec ses 20 brise-glace, c’est d’ailleurs la mieux armée : le Canada en a 12, les Etats-Unis n’en ont encore qu’un.

Des tankers aux missiles ?

L’Arctique n’a pas que des routes commerciales à offrir. Selon un rapport de l’US Geological Survey, il contient 30% du gaz et 13% du pétrole non découverts. De la Chine à l’Europe, cela rend tout le monde nerveux. Ainsi, le gaz norvégien est un pilier de l’approvisionnement énergétique de l’Union européenne. Lorsque la Norvège devra aller chercher son gaz plus au nord, le contentieux territorial qui l’oppose à la Russie deviendra un enjeu stratégique européen.

Les esprits s’échauffent doucement. "On observe chez certains des "Arctic Five" des investissements dans des sous-marins, navettes et autres bases militaires", constate Tanguy Struye. "D’un point de vue balistique, le chemin le plus court entre les Etats-Unis et l’Iran, c’est la mer arctique, souligne pour sa part Niklas Granholm. Pouvoir y placer des détecteurs de missiles est donc clé. Et la fonte des glaces va aussi modifier les capacités sous-marines des puissances bordant la mer."

Pour autant, l’expert ne s’attend pas à une militarisation extrême de cette région, du type de celle que la guerre froide a générée. "Mais une augmentation du trafic maritime a pour corollaire un accroissement du nombre de patrouilles militaires..." Jusqu’à présent, les relations entre les puissances de l’Arctique ont été caractérisées jusqu’ici par un esprit de coopération. Pour l’heure, donc, les renards peuvent continuer à s’entre-chasser tranquillement.

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés