Les sondages, vedettes incontestables des présidentielles françaises

Bruxelles (L'Echo) Roland Cayrol, directeur de l'institut CSA, a une seule certitude au sujet de la soirée de dimanche: "Quel que soit le résultat, nous, les sondeurs, serons les grands perdants de l'élection." Il se souvient à quel point ses confrères et lui avaient été cloués au pilori le soir du 21 avril 2002, accusés de ne pas avoir vu venir l'éventualité d'un Jean-Marie Le Pen au second tour. Et, en effet, aucune étude d'opinion n'avait alors clairement mis en lumière cette alternative.

Même si, dans les derniers jours précédant l'élection, certains sondages dessinaient une nette tendance en faveur du leader d'extrême droite. Cinq ans plus tard, les critiques pleuvent à nouveau sur les instituts de sondage. On leur reproche pêlemêle de fabriquer la popularité de certains candidats, d'en étouffer d'autres, de sous-estimer une fois encore le vote en faveur du FN et d'instrumentaliser l'élection en mettant en scène des seconds tours fictifs. Sur le banc des accusés, on se défend vigoureusement. "Les médias préfèrent commenter la course de chevaux plutôt que de couvrir la campagne elle-même.

Les journalistes ont renoncé à leur travail d'analyse. Le problème ne provient pas des sondages mais de la qualité de la presse française", assène Roland Cayrol. Ce dernier reconnaît néanmoins que de jouer le second tour avant même que les résultats du premier ne soient connus ne signifie pas grand-chose. Il a publiquement avoué, il y a quelques semaines, qu'en testant un second tour Sarkozy-Lepage (ancienne ministre de l'Environnement qui s'est depuis désistée en faveur de Bayrou), on verrait la victoire fictive de celleci sur celui-là… Les sondeurs ne fourniraient donc qu'une matière première dont les journalistes devraient user avec prudence, ce qu'ils omettent de faire… Pas si simple. "Les sondages ne se vendraient pas si bien aux journaux s'ils n'étaient pas présentés avec ambiguïté par les instituts comme des prévisions", estime le politologue Dominique Reynié, qui regrette que "la demande sociale faite aux sondages ne soit pas raisonnable: on les considère comme des oracles". "Quand un institut fait spectaculairement progresser un candidat, comme ce fut le cas avec François Bayrou, puis le fait ensuite régresser, c'est un coup!

Les sondeurs ne peuvent alors pas reprocher aux journalistes de commenter ces chiffres ",renchérit Emmanuel Kessler, rédacteur en chef adjoint de la chaîne parlementaire "Public Sénat " et auteur de "La folie des sondeurs ", ouvrage paru au tout début du mois d'avril 2002 et qui entrevoyait les surprises du scrutin d'alors. Les termes précautionneux qui ont malgré tout fleuri tout le long de la campagne, les journalistes rappelant que les sondages ne sont qu'une "photographie de l'opinion à un instant T", dérangent encore les spécialistes. "Dire qu'un sondage est une photo laisse à penser qu'il constitue un reflet fidèle de l'opinion, même éphémère, alors que d'importantes marges d'incertitudes pèsent sur de telles enquêtes ", souligne Loïc Blondiaux, professeur de sciences politiques à l'université de Lille.

La solution, puisque personne n'envisage un instant d'interdire purement et simplement les sondages, résiderait-elle dans la publication de résultats par le biais de fourchettes: Sarkozy recueillerait entre 27% et 33% d'intentions de vote, Royal, entre 24% et 31%? Roland Cayrol balaie cette éventualité du revers de la main. "Proposer des fourchettes, c'est fallacieux. Aucun statisticien ne peut définir avec exactitude cette marge d'incertitude. Il faudrait plutôt habituer les Français à l'idée qu'1% ne vaut pas 1 euro. Nous travaillons en sciences humaines…", fait valoir Roland Cayrol.

Mais les critiques ne se circonscrivent pas, tant s'en faut, à la présentation et l'utilisation des chiffres proposés par les instituts. On s'interroge aussi sur leur infaillibilité. Comment croire à la certitude d'une victoire de Nicolas Sarkozy sur Ségolène Royal au second tour alors que près d'un tiers des sondés reconnaît, dans ces enquêtes, ne pas avoir encore arrêté son choix pour le premier? Et, surtout, quel crédit apporter à des valeurs dont on sait qu'elles ont été triturées par les instituts avant de paraître dans la presse?

Car le sondé est un malin, surtout quand il en pince pour Jean-Marie Le Pen. Souvent, il se joue du sondeur. Et celui- ci se retrouve dans l'obligation de "redresser les chiffres". En se fondant, en règle générale, sur les précédents résultats électoraux des candidats et sur les souvenirs de vote exprimés par ceux qu'il interroge. Le problème, c'est que les techniques de redressement dont usent les instituts sont des secrets industriels.

Ces entreprises sont avant tout des sociétés commerciales et refusent tout net de dévoiler leurs potions magiques. "La profession doit s'auto-réguler. Sortir de l'opacité, accepter la transparence ", avance Emmanuel Kessler. "Car les gens ont bien compris qu'il existe toujours une part d'interprétation des chiffres de la part des sondeurs."Le journaliste plaide pour la publication des chiffres bruts. En 2012, peut-être? _ Sylvie Fagnart, à Paris

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