Les analystes pèchent par excès d'optimisme

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Rarement les prévisions bénéficiaires des analystes auront été autant en porte-à-faux avec les performances boursières qu'au cours du mois de mai.

Bruxelles (L'Echo)-Les analystes auraient-ils été trop impressionnés par les bons résultats délivrés par les entreprises au premier trimestre?
Plusieurs paramètres le laissent sérieusement penser.

Déconnexion avec les marchés

Tout d’abord, il est particulièrement interpellant de constater que lesdits analystes, consultés par Thomson Financial IBES, ont continué en mai à revoir à la hausse leurs prévisions bénéficiaires alors que les marchés boursiers ont, dans le même temps, connu de profondes déconvenues.
Aux Etats-Unis, le Dow Jones a tout bonnement connu sa pire performance mensuelle (-7,8%) depuis 1962, la crise des dettes publiques européennes faisant redouter un ralentissement de la croissance globale. Ce qui n’a pas empêché les analystes d’ "upgrader" encore de 3,9% les bénéfices attendus pour les 500 principales actions américaines. Ils tablent désormais pour le S&P 500 sur une progression des bénéfices par action (bpa) de pas moins de 36,1%, soit plus de dix fois plus que la croissance escomptée pour le produit intérieur brut US (+3,2%).
Un tel contraste est, selon Ingo Schmitz, analyste de la Deutsche Bank, " rarissime ".

Effet change sous-estimé
Adam Parker, stratégiste en chef auprès de la maison de courtage Sanford Bernstein & co., va même plus loin. Pour lui, " les prévisions bénéficiaires sont désormais beaucoup trop élevées ". Surtout si l’on considère que deux-tiers de ce rebond des pronostics bénéficiaires est imputable aux sociétés non financières, parmi lesquelles on retrouve une majorité d’entreprises sensibles à l’évolution du cycle économique.
" Les analystes n’ont, poursuit Adam Parker, jamais relevé leurs prévisions de bpa à un rythme aussi soutenu depuis 1980 ". Entre janvier et mai, la croissance attendue des bpa 2010 du S&P 500 a bondi de… 25% à 34%. Un optimisme exagéré.
Adam Parker estime que " le bpa moyen du benchmark US, actuellement anticipé à 97 USD, est au moins 15% trop élevé. Et ce en raison, notamment de la dépréciation de l’euro face au dollar (-20% depuis fin novembre) qui va immanquablement éroder la profitabilité des entreprises américaines. "
Les traders en options n’ont d’ailleurs jamais été aussi négatifs envers la monnaie unique depuis au moins 7 ans en raison de l’explosion des créances douteuses (après les subprimes, il s’agit maintenant des dettes publiques de la périphérie européenne) détenues par les banques européennes (lire " L’Echo " du 2 juin).
La prime des options " put " (donnant le droit de vendre l’euro) à trois mois par rapport aux options " call " (droit d’achat) a atteint 3,35%. Un chiffre inégalé depuis que " Bloomberg " a commencé en 2003 à compulser ces données.

Zone euro surévaluée
Si les prévisions US paraissent largement surévaluées, que dire de celles prévalant sur le Vieux Continent. Alors que le DJ Stoxx 600 a décroché de quasi 6% en mai, IBES constate que les bénéfices 2010 attendus pour les " blue chips " européennes ont encore été relevés de 2,4%.
Ce qui porte désormais à 30,2% leur perspective de croissance bénéficiaire annuelle, soit trente fois plus que la croissance escomptée du PIB de la zone euro.
L’effet multiplicateur du dynamisme économique sur les bénéfices serait donc trois fois plus intense qu’aux USA. Inutile de dire que cette perspective paraît particulièrement peu crédible.
Même si l’on peut considérer que certains marchés comme l’Allemagne dépendent davantage de la croissance hors zone euro, il n’en reste pas moins que les attentes bénéficiaires (+45%) semblent disproportionnées par rapport à l’effet récessionniste de la crise du crédit souverain.
On voit mal comment la Grèce (-2,6%), le Portugal (-2,1%), ou l’Espagne (+2,2%), et leurs montagnes de dettes à risque, ne vont pas déstabiliser le système bancaire où l’on perçoit déjà une très nette réticence des banques à se prêter entre elles.
Une situation qui, dans un contexte d’austérité générale et de chômage élevé, ne paraît guère propice à l’envolée des bénéfices. Autrement dit: gare aux déceptions bénéficiaires et à leur effet négatif en Bourse...

Luc Charlier

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