"Les marchés devraient être beaucoup plus bas" (Browder)

Bill Browder

Le fondateur du hedge funds Hermitage Capital Management nous l’a confié: il a peur des marchés. Et a complètement changé son style de gestion. Voici pourquoi

William Browder, le fondateur du hedge funds Hermitage Capital Management, n’est pas un gestionnaire comme les autres. Nous l’avons rencontré à Paris, juste avant le début d’une audition du Conseil de l’Europe sur l’affaire Magnitsky. Sergei Magnistky était l’avocat d’affaires de Browder, avant que celui-ci ne soit éjecté de Russie et déclaré persona non grata, en 2005. Magnitsky a, lui, été jeté en prison et est décédé peu de temps après. A l’exception de la Russie, Browder n’a pourtant pas perdu sa foi dans les marchés émergents, où son fonds reste investi. Mais il nous a indiqué avoir changé complètement son style de gestion depuis le début de cette année. Une rencontre avec les hommes politiques présents lors du sommet de Davos lui a suffi pour devenir pessimiste sur les marchés. Il nous a expliqué pourquoi.

La volatilité des marchés montre à quel point les investisseurs ont peur en ce moment. Comment expliquez-vous cela?

Les investisseurs ont de bonnes raisons d’avoir peur en ce moment. On assiste à un démêlage de la crise de la dette souveraine en Europe, à un déficit hors de contrôle aux Etats-Unis et à une révolution dans six pays du Moyen Orient proches des plus grands producteurs de pétrole. Et la plupart des indicateurs économiques suggèrent que l’économie mondiale est proche de retomber en récession. Toutes ces raisons, prises individuellement, sont suffisantes pour tirer les marchés vers le bas. Ensemble, elles devraient envoyer les marchés beaucoup plus bas qu’ils ne le sont actuellement.

Qu’est-ce qui empêche les marchés d’actions de s’effondrer?

Le soutien des marchés ne repose que sur l’intervention des gouvernements. Les banques centrales impriment de l’argent. Le nom officiel de cette opération est l’assouplissement quantitatif. L’autre soutien des marchés repose sur les taux d’intérêt bas. Ils devraient être 3 à 5 % plus élevés qu’ils ne le sont actuellement, en raison de la manipulation des banques centrales. Ceci donne une combinaison terrifiante pour tout détenteur d’un actif, car le prix de celui-ci est contingent de forces non liées aux marchés.

La recherche de la valeur intrinsèque d’une action est dès lors devenue impossible?

Je préfère parler de la valeur du marché que de valeur intrinsèque. Si les taux d’intérêt sont autorisés à remonter à leur niveau de taux sans intervention gouvernementale, ceci changerait tout. Par exemple, les taux d’intérêt réels aux Etats-Unis devraient être de 5 % et non de 0,25 %. S’ils devaient monter de 0 à 5 %, les Treasuries à 30 ans devraient chuter de 50%. L’action Apple devrait perdre 38 %. Tout comme d’autres actifs similaires. Les prix des actifs sont complètement articifiels.

Les cours de l’or répondent-ils à cette même logique?

L’or se trouve dans une situation particulière. Toute classe d’actif qui monte de 100 % dans une courte période de temps présente un risque de baisse important. Mais d’un autre côté, les prix de l’or sont élevés parce qu’ils compensent la faiblesse de toutes les principales devises. L’or est devenu une devise alternative aux  autres monnaies qui se déprécient. Et puis, si la Grèce sort de la zone euro ou s’il y a un problème supplémentaire avec la dette des autres pays occidentaux, les cours de l’or peuvent encore grimper. La solidité du métal jaune repose sur le manque de confiance envers l’incapacité des gouvernements à protéger le pouvoir d’achat de leur devise. Moi, je possède toujours de l’or. Je l’ai acheté à 1.000 dollars l’once. Et je ne compte pas le revendre de sitôt.

Mais les cours de l’or flirtent avec les 2.000 dollars l’once. Est-il encore temps d’en acheter?

Je ne conseillerai à personne d’en acheter, quel que soit le prix. J’ai eu moi-même des réticences à acheter de l’or à 1.000 dollars...

L’or n’a pourtant aucune utilité, contrairement à toutes les autres matières premières...

Eh bien, c’est un avantage pour l’or. Les matières premières sont utilisées pour l’industrie. En cas de récession, elles subissent une correction. Il suffit de voir les prix du pétrole récemment pour s’en convaincre. L’or, en tant que devise, conserve sa valeur, contrairement aux autres matières premières.

En août, les hedge funds ont connu un mois particulièrement difficile. Etait-ce votre cas également?

Mon fonds est entièrement "market neutral", ce qui signifie qu’à chaque position à la hausse correspond une position à la baisse. Lorsque les marchés ont subi une forte correction en août, je n’avais pas d’exposition directionnelle à ceux-ci. Résultat, lorsque les marchés ont perdu 20 %, nous avons limité notre perte à 3 %. Depuis le début de l’année, notre performance est de 2 %, contre -13 % pour les marchés émergents.

Votre clientèle a-t-elle peur et menace -t-elle de retirer son argent?

Ils ont ét é calmes, mais j’ai eu peur et j’ai réduit l’exposition nette de mon portefeuille de 100 à 0 %. Nous avons pu éviter le chaos des marchés. Lors du Forum Economique mondial de Davos en janvier, j’ai pu parler à différentes personnes et je me suis rendu compte que la plupart des hommes politiques présents se montraient optimistes, alors qu’ils venaient de voir tous les problèmes majeurs du monde économique. Les marchés reflètent le même sentiment que les hommes politiques qui nous gouvernent. Ils ignorent les problèmes. Quand je suis revenu de Davos, j’ai demandé à mon équipe de réduire l’exposition nette de notre portefeuille. Ceci nous a évité d’être dans le rouge depuis le début de l’année.

En Chine, une vague de scandales financiers touche les sociétés cotées. Certains hedge funds y ont laissé des plumes. Votre fonds, spécialisé dans les pays émergents, a-t-il été touché par ces scandales?

Je suis investi en Chine à la hausse et à la baisse (il joue à la baisse BYD, la compagnie automobile dont Warren Buffett est actionnaire, ndlr). Les scandales financiers ne nous ont pas affectés. Mais ceci montre que les marchés émergents doivent se traiter meilleur marché que les Bourses occidentales.

La situation actuelle est -elle comparable à 2008?

On ne peut pas comparer la situation actuelle avec celle au lendemain de la faillite de Lehman Brothers. Pour deux raisons. La première repose sur le caractère complètement inattendu de la faillite de cette banque en 2008. Mais, d’autre part, le scénario est pire cette fois-ci car ce ne sont plus des sociétés qui sont susceptibles de faire faillite, mais des Etats. La crise de 2008 n’a été retardée que par l’intervention des gouvernements qui ont injecté massivement de l’argent. Nous sommes à la deuxième étape de la crise financière commencée en 2008.

La sortie de cette crise sera-t-elle lente et douleureuse, à l’image de la situation japonaise?

Chaque pays a ses propres caractéristiques. Mais les problèmes des économies et des marchés aux Etats-Unis et en Europe rendent difficile toute stratégie d’investissement à la hausse sur les marchés à long terme. Il faut rappeler que, sur 20 ans, le Nikkei a perdu 80 % de sa valeur.

Mais les investisseurs institutionnels comme les fonds de pension, les assurances, et même les fonds de placement n’ont pas la possibilté de jouer à la baisse les marchés. Leur mandat leur demande d’être à la hausse sur ceux-ci à long terme. Comment vont-ils gérer ces conditions de marché?

On va assister à des faillites de fonds de pension et de compagnies d’assurances. Les sociétés avec des engagements à long terme vont connaître des problèmes. Les pensionnés vont être touchés par ces problèmes inévitables. La prochaine décennie va être difficile pour tout le monde en raison de l’accumulation des dettes par les gouvernements et par les individus.

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