Un cycle de dévaluations compétitives est amorcé

Le président de la Banque mondiale, Robert Zoellick, prévient: «Si on laisse glisser la situation vers un conflit ou des formes de protectionnisme, alors on court le risque de répéter les erreurs des années 1930».

Les abondantes liquidités injectées par les pays occidentaux se déversent en masse sur les marchés émergents, dopant artificiellement leurs devises. Une situation anticoncurrentielle qu’ils ne veulent plus tolérer…

L’onde de choc provoquée par la débâcle des produits structurés liés à l’immobilier américain continue de se propager malgré les efforts déployés par les autorités publiques et monétaires. Après avoir touché les marchés des produits dérivés, des actions, des matières premières, et du crédit, elle engendre désormais une grande volatilité sur le marché des changes.

En dépit de plans de relance économique à répétition, d’une recapitalisation à grande échelle du système bancaire, d’une austérité budgétaire sans précédent, d’un loyer de l’argent maintenu au plus bas pour redynamiser consommation et investissement, la vigueur de la reprise reste problématique. Du coup, on assiste dans plusieurs pays industrialisés à une sorte de course en avant: c’est à qui injectera le plus de liquidités dans l’économie réelle ou les circuits monétaires.

Mais on réalise aujourd’hui que cette gabegie, qui n’a en fin de compte qu’un but: se donner du temps pour digérer la colossale facture des subprimes (plus de 1.800 milliards de USD rien qu’au niveau des sociétés financières), pourrait se révéler contre-productive. On a, en effet, sous-estimé l’effet que cette stratégie pouvait avoir sur les flux de capitaux et sur l’évolution des cours des devises. Au lieu de profiter aux économies nationales, les liquidités injectées par les banques centrales occidentales vont se placer dans les devises des pays offrant un rendement plus généreux (les marchés émergents et/ou riches en matières premières) ou une protection à l’instabilité financière (le Japon ou la Suisse). Cela revient à créer une forte pression haussière sur les cours de ces monnaies (voir graphique). Ce qui, in fine, est une manière déguisée de leur faire supporter une partie de la facture des subprimes. Mais certaines nations émergentes, Brésil et Corée du Sud en tête, renâclent à mettre en péril leur dynamisme économique. D’autant que du côté des grandes puissances (Chine, Etats-Unis, Grande-Bretagne et Japon) on ne peut pas dire que l’on soit blanc comme neige.

Chine toujours aux abonnés absents

Européens et Américains font pression depuis des mois sur la Chine pour que celle-ci réévalue le yuan, au nom d’une croissance mondiale plus équilibrée. Une demande à laquelle les Chinois ne semblent pas enclins à répondre. Surtout que, comme l’explique David Shairp, analyste de JPMorgan Asset Management, "l’un des objectifs implicites des injections de liquidités opérées par le groupe des quatre pays les plus industrialisés (G4) vise à faciliter l’affaiblissement de leurs propres devises". En se préparant à une nouvelle vague d’achats d’actifs financiers (surtout des dettes souveraines), les banques centrales nippone et américaine n’ont pas pour seul objectif de maintenir le coût du crédit le plus bas possible, mais également de déprécier leurs monnaies pour renforcer la position concurrentielle de leurs exportations.

Mauvais exemple japonais

Mais influencer les taux de change pour obtenir des avantages concurrentiels "pose problème", insiste Andreas Dombret, membre du directoire de la Bundesbank. À l’entendre, "les interventions des gouvernements sur les taux de change ne se justifient que dans des cas exceptionnels: des mesures temporaires peuvent être tolérées si elles servent à rétablir le bon fonctionnement des marchés". Sont ici visées, notamment, les tentatives infructueuses de la Banque de Suisse qui, pour freiner la hausse du franc suisse, a eu recours cette année à plusieurs interventions directes sur le marché des changes. Plus récemment ce fut au tour de la Banque du Japon d’acheter des dollars contre yen pour déprécier sa monnaie.

De l’interventionnisme au protectionnisme il n’y a qu’un pas

Le hic c’est que la Suisse et le Japon ne sont pas les seuls pays à être confrontés à un afflux de capitaux étrangers, dopant artificiellement leur devise. Les pays émergents sont dans le même cas de figure: leurs actions et obligations ont attiré cette année un record de près de 90 milliards de USD de fonds étrangers. Ces pays sont donc logiquement enclins à recourir aux mêmes pratiques que le Japon sous peine de perdre des parts de marché. C’est ainsi que l’on a vu fleurir en Asie des interventions directes des autorités monétaires sur le marché des changes: depuis le 27 septembre, elles auraient acheté pour près de 30 milliards de USD. Au point que le monde risque désormais de connaître, pour paraphraser le ministre brésilien des Finances Guido Mantega, "une guerre commerciale". Car les parades envisagées par les pays émergents ne se limitent pas à des dévaluations compétitives, mais vont également dans le sens de taxes sur les flux de capitaux ou l’instauration de droits de douanes.

Version moderne des Accords du Plaza?

Pour éviter les conséquences dommageables d’actions unilatérales Charles Dallara, de l’Institute for International Finance, suggère que "les principales puissances économiques se mettent d’accord de façon urgente sur un plan multilatéral et coordonné"

Une version modernisée des accords du Plaza (1985) ou du Louvre (1987) risque cependant d’être difficile à mettre en ouvre tant sont nombreux les protagonistes et massifs les flux spéculatifs quotidiens sur le marché des changes (4.000 milliards de USD).

Pour déjouer les paris opérés par les cambistes, "dont les transactions représentent, selon Joseph Yam, ancien CEO de l’autorité monétaire de Hong Kong, 95 % des échanges journaliers sur les changes", seules des opérations coordonnées des banques centrales sont envisageables. Comme le confirme Naoyuki Shinohara, directeur général adjoint du FMI et ancien "Monsieur Yen" du Japon, "intervenir en solo sur le marché des changes est une bataille perdue d’avance".

L’épineux sujet devrait être au cœur de l’assemblée annuelle du Fonds monétaire international (FMI), qui se déroule à Washington. Dominique Strauss-Kahn, le président du FMI, a récemment multiplié les appels à la coopération internationale pour éviter ce qu’il a appelé une "guerre de devises". Robert Johnson, directeur de l’Institute for New Economic Thinking, financé par des fonds du milliardaire George Soros, va encore plus loin en estimant qu’il "faudrait même un accord sur les changes au niveau du G20". A contrario, Robert Zoellick, président de la Banque Mondiale, estime que "les pays émergents ont tout intérêt à contrôler à court terme les entrées de capitaux pour éviter la formation de bulle spéculative (pas seulement sur leurs devises, mais aussi sur leur dette et leurs actions)".

On le voit le problème est éminemment complexe et les avis tranchés. Mais une chose est sûre, le chacun pour soi n’est certainement pas une solution dans un monde où les marchés financiers n’ont jamais été aussi interconnectés. Régler les déséquilibres structurels du monde ne peut être qu’une œuvre collective…

 

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