Coups d'essai, coups de maître?

Rare phénomène d'été, six premiers films se glissent maintenant entre l'avalanche de blockbusters.

Les blockbusters qui font gagner de l'argent, l'été, aux exploitants de méga-complexes n'ont pas fini de sévir avec la canicule de juillet. Après les «Pirates des Caraïbes, 2», 6/10; «Superman Returns», 9/10; «Cars», 20/20; «Da Vinci Code», 10/20; et autre «Poseidon», 7/10, nous aurons encore droit au policier musclé «Miami Vice», de Michael Mann, avec Colin Farrell (dès la semaine prochaine) et au collectif «Paris, je t'aime» co-réalisé par vingt-et-un cinéastes internationaux. En attendant le grand moment de démarrage de la nouvelle saison, début septembre: «World Trade Center», que la critique américaine salue comme le plus grand film d'Oliver Stone.

Après le récent «United 93» de Paul Greengrass, 20/20, premier en date des films américains sur l'attaque du «9/11» par les avions terroristes d'Al-Quaïda, Oliver Stone évoque l'événement vécu par deux héroïques pompiers new-yorkais enfouis sous les décombres des tours abattues.

Mais alors qu'en marge de blockbusters plus ou moins heureux, les cinéfans n'ont généralement droit, les autres étés, qu'à des laissés pour compte de la pleine saison antérieure, en dehors d'initiatives marginales comme l'écran Total, nous avons pu déguster cette année quelques heureuses exceptions à la triste règle: le magistral «Volver» de Pedro Almodovar, 20/20, notamment, et cet insolite thriller musical, «La tourneuse de pages», de Dennis Dercourt, 19/20, dont nous vous avons dit, la semaine dernière, la beauté et la subtilité intelligentes.

Six premiers films

Cette semaine, phénomène plus rare encore, nos salles proposent la bagatelle de six premiers (ou seconds) films. Presque autant que certains festivals spécialisés comme celui que nous venons de vivre à Bruxelles. De quoi appâter, en tout cas, les spectateurs exigeants. Car, si tous ne sont sans doute pas également mémorables, tous partent du désir de jeunes cinéastes qui «pour leur coup d'essai, veulent des coups de maître», comme l'a si bien versifié maître Corneille.

Ce sont: un film allemand tourné en anglais avec des acteurs américains inconnus: «Adrift», d'Hans Horn; l'espagnol «Tapas» de Jose Corbacho et Juan Cruz, dont le titre joue sur le double sens du mot tapa: à la fois la gourmandise apéritive des bars espagnols et la protection que l'on prend pour cacher certaines choses ou certains actes; deux films belges à budget ridicule: «Parabola» du Liégeois Karim Ouelhaj et «ça m'est égal si demain n'arrive pas» d'un Bruxellois dont on veut croire qu'il ne répond pas professionnellement à son patronyme: Malandrin; et deux films américains, «Ask the Dust», de Robert Towne, et «Take the Head» de Liz Friedlander, qui en évoquent d'autres honorablement connus: respectivement «Wait Until Spring, Bandini», de notre compatriote Dominique Deruddere, 89, 10/10, et «Blackboard Jungle», de Richard Brooks, 55, 20/20, le film qui révéla à la fois la musique rock «Around the Clock» et le jeune comédien noir Sydney Poitier.

Huit Américains à la mer

Interprété par des inconnus (Susan May Pratt et Richard Speight Jr) et réalisé par un Hans Horn rentré chez lui, en Bavière, après avoir piétiné pendant cinq ans à Hollywood sans parvenir à percer, «Adrift» est un film d'horreur, sans extraterrestres, sans méchants au couteau entre les dents, sans une goutte de sang versé. Un thriller sur la vie de (presque) tous les jours, où l'horreur survient à cause de la légèreté, sinon l'idiotie, des personnages qui seront victimes de leur propre comportement.

L'idée de base, une histoire de joyeux yachtmen qui finissent par se noyer en mer pour avoir oublié de sortir l'échelle métallique de remontée à bord, avait été refusée par les studios hollywoodiens: «Une heure et demie à bord d'un yacht isolé en pleine mer, ça va pas la tête?»

Hans Horn eut beau plaider que c'était basé sur une histoire vraie où tous les passagers d'un luxueux bateau de plaisance avaient péri, noyés par imprudence, rien n'y fit. Pas plus que l'exemple du «Dead Calm», de l'Australien Philip Noyce, 89, 10/10, où Nicole Kidman fit ses débuts: l'histoire d'un couple solitaire menacé au milieu de l'océan par un naufragé qu'il avait recueilli.

Heureusement pour le jeune cinéaste allemand, un autre premier film, «Open Water», de Chris Kentis, 04, 10/10, connut alors un succès commercial inattendu en contant la tragique histoire d'un couple de plongeurs oubliés par leurs accompagnateurs dans une mer infestée de requins et qui finissent par disparaître dans les flots, après avoir lutté dans l'eau pendant toute une nuit.

Ayant pu convaincre ainsi la télévision bavaroise, Horn décida de faire cependant son film à l'américaine comme il l'aurait fait si on l'avait laissé percer à Hollywood. Avec les concessions d'usage lorsqu'on ne dispose que d'un modeste budget européen. Quoique l'action soit située au large du Mexique, le tournage eut lieu à Malte. à bord d'un yacht dont le propriétaire fête ses 30 ans en compagnie de quatre amis, dont une femme avec son bébé.

Tout va bien, le champagne coule, les rires fusent, la vie est belle. Et si on piquait une tête dans l'eau? L'eau est bonne. On s'amuse. La jeune mère voulait rester à bord, mais pour que le fun soit complet, un joyeux drille la pousse dans l'eau. On barbote. Et puis, on veut remonter à bord.

Mais où est l'échelle?...

Il n'y a pas d'échelle accrochée à la coque! On vous laisse imaginer les tentatives de s'en sortir sans échelle. D'abord dans la bonne humeur en dérapant sur les flancs glissants de la coque. Et puis dans une humeur de plus en plus mauvaise, où l'on commence à se disputer. Avec le môme qui, à bord, se met à hurler...

Bref, ça finit très mal. Encore que, dans le fait réel inspirateur, personne n'a survécu. Tandis qu'ici le bon cinéaste a trouvé une astuce pour que la mère retrouve son bébé.

Petite note, on n'oserait dire humoristique, mais qui témoigne de l'esprit caustique très américain ramené par Hans Horn de son séjour à Hollywood. à un moment, pas encore trop grave, de l'aventure, un des baigneurs avise le drapeau accroché à la poupe. «Il n'est pas très haut. J'arriverai bien à l'attraper pour remonter à bord et vous envoyer l'échelle...»

... Mais pas assez solide, le drapeau se déchire sous le poids de l'homme. Ainsi s'avère-t-il qu'un drapeau américain est incapable de sauver huit Américains en détresse!

Etoiles de la cuisine espagnole

Premier film du jeune Catalan José Corbacho et second de son co-réalisateur Juan Cruz (après un «El Olor de las Manzanas», 99, qui n'est pas sorti d'Espagne), «Tapas» est une charmante comédie de m?urs, qui n'a qu'un tort: s'égailler un peu trop sur des portraits marginaux de petites gens des environs de Barcelone. Au détriment d'un couple de restaurateurs qui a le mérite de témoigner de la qualité gastronomique croissante de la cuisine espagnole déjà vantée dans ces colonnes (cf chronique de Romarin. Il n'y a qu'à voir la spectaculaire multiplication du nombre de tables ibériques étoilées par le guide Michelin.

Les auteurs accusent d'ailleurs le coup en admettant dans la littérature d'accompagnement de leur film qu'ils ont parfois eu l'impression de s'égarer dans leur montage qu'ils aiment décrire «comme un plat de Ferran Adria» - le tyrannique restaurateur créateur d'El Bulli, le trois étoiles de la Cala Montjoi, à Rosas, province de Gerone, où il faut retenir des mois à l'avance pour obtenir une table, les quelques semaines où il est ouvert (du 15 mars au 15 octobre).

Bon appétit

Tourné à l'Hospitalet de Llobregat, dans les faubourgs de Barcelone, «Tapas» suit ainsi particulièrement un petit restaurateur peu amène, abandonné par sa fine cuisinière de femme, éc?urée par son comportement. Il engage alors un réfugié, Chinois de Hong Kong, qu'il prénomme Mao.

Et celui-ci se révèle un fin cuisinier, qui transforme le petit restaurant de quartier en un must où tout le monde veut venir goûter ses préparations inédites. à la Ferran Adria... Ce qui permet aux auteurs de conclure: «Bon appétit!»

Tant de Belges à Venise?

Pour les deux «premiers films» belges prévus en salles cette semaine, les rumeurs les plus extravagantes circulent: la sortie d'un ou des deux serait postposée, le prochain Festival de Venise (fin de ce mois) ayant manifesté son intérêt. Ce qui s'ajouterait aux deux premiers films du Bruxellois Joachim Lafosse, également festivaliers: «Nue propriété» à Venise, lui aussi, et «ça rend heureux», à Locarno, où le Festival est actuellement en cours (jusqu'au samedi 12 prochain).

Que d'honneurs pour notre cinéma national et même francophone, en l'occurrence. Tout au moins pour les jeunes générations appelées à prendre le relais des Dardenne, Van Dormael, et autres...

Quoi qu'il en soit, réalisés en vidéo et DVD avec des budgets ridiculement bas («Finalement les sandwiches pour nourrir l'équipe pendant quatre semaines ont coûté plus cher que la réalisation elle-même», a révélé la production de «Parabola»), les deux films belges ne manquent pas d'ambition, qui se traduit malheureusement souvent par de la prétention injustifiée.

Baignant dans un climat de prostitution et de violence, «Parabola» s'inscrit dans le ton de Gaspard Noe («Seul contre tous», 99, 17/20) mais en plus gratuitement violent encore. Patronné par les Films de la Passerelle de Thierry Michel, le film se veut d'un réalisme social qui n'a que de très vagues rapports avec celui des Dardenne.

Quant au «ça m'est égal si demain n'arrive pas», il ne parvient pas à convaincre, en dépit d'un point de départ très actuel à notre époque des Dutroux, Fourniret et autre Abdallah Ait Oud. L'histoire d'un homme qui sort de prison convainquant le père adoptif de son fils de le laisser partir en vacances avec le gosse et son ex-épouse, la mère de l'enfant.

Manquant de cohésion sur la construction dramatique et les motivations psychologiques du trio - l'enfant surtout -, le film agréablement filmé se présente comme un bon et sympathique travail d'amateur doué.

Maggy et Pierre Thonon

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés