Dans l'univers feutré de la musique, jalousie, vengeance et coups bas...

Musicien lui-même, Dennis Dercourt comprend le piano et... déshabille les pianistes.

Les fillettes pré-adolescentes de 11-13 ans ont la cote auprès des cinéastes internationaux, cet été. Sans que cela ait rien de vicieux, contrairement à ce qui se passe dans notre air du temps.

Après la non sensible Jeliza-Rose de Terry Gilliam dans «Tideland» (9/20), la «Traveller Girl» irlandaise Pavee Lackeen, 20/20, et l'imaginaire Kelly-Anne australienne d'«Opal Dream», 9/10, voici la petite Française Mélanie (Julie Richalet) dans «La tourneuse de pages», de Denis Dercourt.

Mais à l'inverse de ses soeurs, cette Mélanie n'occupe le devant de l'écran que pendant le premier quart du film. Elle va grandir et pas pour le meilleur. Porteuse de l'intarissable douleur qui lui a été faite dans sa prometteuse enfance.

La vocation du piano

Blonde, lisse, pâle, sage, très sage, Mélanie est une petite fille qui joue du piano. Bien. Très bien.

Ses parents sont bouchers... Aïe! Le parallèle pointe entre les touches pures, blanches et noires du piano et le rouge du sang des bêtes débitées par le père. On frémit à l'idée de l'affrontement des cultures entre la jeune artiste (va-t-on encore tuer Mozart?) et ses commerçants de parents?... On a déjà trop donné, dans ce genre-là!

Heureusement, il n'en est rien dans «La tourneuse de pages». Papa et maman sont au contraire en admiration devant leur petite artiste de fille. Et décidés à tout faire pour combler sa vocation: «Si tu rates le conservatoire, on te paiera des leçons particulières». «Non», répond Mélanie, qui prépare l'examen d'entrée devant le jury du conservatoire.

Au beau milieu de sa prestation, elle s'arrête: la présidente du jury, pianiste célèbre, a cessé de l'écouter pour signer un autographe réclamé par une admiratrice intempestive.

«Pourquoi t'es-tu arrêtée? Continue, ma chérie!...»

L'enfant obtempère. Mais rentrée à la boucherie, elle ferme à double tour le clavier de son piano, range un buste de Beethoven dans une boîte et dépose la boîte dans une armoire fermée. Elle ne jouera plus jamais du piano...

Dix ans après

Jeune adulte, dix ans plus tard, Mélanie est toujours aussi blonde, pâle de traits, taiseuse. Et absolument parfaite dans ce qu'elle fait: classement d'archives et paperasses diverses au service d'un patron aussi exigeant que correct qui cherche une personne de confiance pour garder son gosse pendant les vacances.

Et ainsi, Mélanie se trouve face à face avec la femme qui a tué sa vocation d'artiste: la pianiste Ariane Fouchécourt, épouse de son patron et mère du jeune garçon sur lequel elle doit veiller.

«La tourneuse de pages», c'est le récit de la vengeance que Mélanie va exercer sur cette femme qui ignore tout d'elle et qu'elle va côtoyer tous les jours. Au point de lui servir de tourneuse de pages lorsqu'elle prépare avec son trio de chambre un grand concert qui pourrait l'emmener en tournée en Amérique.

Lui-même musicien et professeur de musique de chambre, Denis Dercourt fait des films, sinon de musicologue, du moins dont les personnages sont liés à la musique: en 98, «Les cachetonneurs», 7/10, portrait d'instrumentistes appelés à donner un concert chez un sourd en 02; «Mes enfants ne sont pas comme les autres», problèmes familiaux dans une dynastie de musiciens classiques. Cette fois, les deux musiciens sont encore au centre de l'action, également admirables: Catherine Frot (Ariane) et la Deborah François (Mélanie), découverte serinoise (de Seraing) des Dardenne, comme mère de leur «Enfant», 05, 20/20.

Elles n'empêchent certes pas les notes enrichissantes sur le monde intime de la musique, où les «ma-chéries» et les compliments abondent, mais où règne une jalousie féroce, voire une méchanceté mesquine, comme dans d'autres milieux artistiques. Propice aux coups les plus bas.

La vengeance en tournant les pages

Ici, la vengeance est un plat qui se mange en tournant les pages de partition.

Ceux qui ne regardent qu'à la télé le Reine Elisabeth de piano tiennent volontiers pour comparse sans importance l'assistant(e) un peu en retrait qui tourne les pages de la partition. Les initiés savent bien qu'au contraire, une bonne tourneuse de pages a une complicité active avec l'artiste.

C'est l'élément psychologique sur lequel Denis Dercourt monte le thriller de «La tourneuse de pages». S'imposant comme l'assistante idéale pour la grande pianiste, sans dire plus de cent mots, Mélanie va se venger d'elle de manière plus cruelle que tous les films pleins de violence et de sang. Parce que plus plausible et tout aussi mortelle.

Quand elle quittera le superbe domaine des Fouchécourt - la seule fausse note du film, cette seigneuriale maison d'au moins vingt chambres entourée d'un parc, sans un seul domestique pour l'entretenir... -, toujours blonde, toujours lisse, toujours silencieuse, Mélanie laisse derrière elle une riche famille morte. Le petit garçon ne sera jamais un virtuose du piano comme maman. Ariane n'est plus une supervedette courtisée. Et son mariage est détruit.

Toute l'économie de moyens déployés par Dercourt fait, avec l'abondance de gros plans des deux comédiennes, la beauté de cette «Tourneuse de pages». Et conduit à une magnifique finale, où Mélanie part, parce qu'elle sait qu'elle a détruit tout ce qu'aime celle qui l'a détruite dix ans auparavant. Elle est toujours blonde, pâle, lisse. Mais son regard, si triste depuis qu'elle a refermé le clavier de son piano, a maintenant quelque chose de joyeux.

Personne n'est parfait

Un autre mariage détruit, mais par lui-même, c'est celui du «Couple parfait» constitué par les comédiens italo-français Valeria Bruni-Tedeschi et Bruno Todeschini, sous la direction d'un cinéaste japonais ne parlant pas français: le très itinérant Nobuhiro Suwa, qui, après avoir réalisé dans son pays «H Story», remake à la japonaise d'«Hiroshima mon amour» d'Alain Resnais (01), qui n'est pas venu chez nous, et un «M'Other», 00, 15/20, qui nous l'a révélé, a choisi d'aller tourner ailleurs.

Dès l'instant où il s'en remet à ses interprètes pour improviser leurs dialogues, cela ne se remarque pas tellement puisque le film se passe presque entièrement dans une chambre d'hôtel où logent les deux protagonistes montés une dernière fois à Paris, avant de se séparer, pour assister à un mariage d'amis.

Improvisés en français, ces dialogues sont d'autant peu audibles que nous les avons «vus» sous-titrés en anglais - où le «Couple parfait» devient «The Model Couple» dans une pénombre quasi permanente après l'arrivée en taxi à l'hôtel où les deux partenaires se chamaillent longuement pour savoir qui occupera le lit de la chambre à coucher, reléguant l'autre sur le divan d'appoint de la pièce attenante, après avoir bloqué la porte de séparation.

Pendant tout le film, lent et mou, Nicolas et Marie ne cesseront de se dire fatigués l'un de l'autre - et fatigués tout court, alors qu'ils ne font rien... - avant qu'au bout de près de trois heures - le film dure 185' - Marie signifie enfin à son mari pourquoi elle veut s'en séparer: «Tu es devenu superficiel. Bourgeois et superficiel...»

Comme quoi «nobody's perfect», comme le disait Joe E. Brown dans «Some Like it Hot». Et surtout n'est-on pas parfait quand on veut se séparer après quinze ans de vie commune. Et en dehors de Paris, de surcroît!

Et si on zappait sur l'écran total?

Dans son rôle d'alternative opportune d'une programmation estivale souvent déficiente, l'écran Total nous présente cette semaine deux des plus totaux inédits de son programme: à partir d'aujourd'hui, le roumain «La mort de M. Dante Lazarescu» et, de ce jeudi 3 au lundi 7, le canadien «The Saddest Music in the World».

Celui-ci est plus hétéroclite encore qu'«Un couple parfait» comme composition de l'équipe de réalisation. Il a été tourné par le Canadien Guy Maddin, aussi isolé dans son studio-atelier de Winnipeg, Manitoba (une usine désaffectée), que Night Shyamalan («Le 6e sens», 00, 19/20) à Philadelphie. Sur un scénario du romancier anglo-japonais Kazuo Ishiguro, auteur des fameux «Remains of the Day» filmés par James Ivory, 93, 19/20, avec Anthony Hopkins. Avec un chef-opérateur islandais et des vedettes internationales, Isabella Rossellini et Maria Medeiros, à côté d'aborigènes canadiens, comme Mark McKinney et David Fox, mais aussi un guitariste ukrainien, un batteur asiatique et un «Gavrillo the Great» violoncelliste serbe...

Gags macabres

Réalisateur particulièrement excentrique et doué d'un humour provocateur - pas toujours du meilleur goût -, Guy Maddin s'en donne à c?ur joie de gags macabres - prothèses pleines de bière de la baronne unijambiste incarnée par Isabella Rossellini, entre autres - pour conter, à la manière d'un «musical» en noir et blanc des débuts du parlant, une histoire de concours de la plus triste chanson du monde, dans la période de la grande dépression des années 30.

On peut ne pas tout apprécier. Mais on ne peut nier l'originalité et les références au cinéma classique de l'époque.

Soins de santé

Réalisé par un Cristi Pulu qui a eu lui-même une sérieuse alerte de santé, «La mort de M. Dante Lazarescu» est à la fois plus simple et beaucoup plus angoissant. Le film raconte le parcours de combattant d'un patient angoissé, Dante Lazarescu, 62 ans et cirrhotique au dernier degré, d'un hôpital de Bucarest à l'autre. Six au total, qui ont toujours de bonnes excuses pour ne pas s'occuper de lui («J'ai eu le cas moi-même, dit l'auteur. J'avais craché énormément de sang. Au médecin à qui j'ai demandé ce que c'était: Eh bien, vous allez mourir, m'a-t-il répondu. Et il a quitté la chambre...»). Mais il serait vain de considérer cette fiction-reportage comme une dénonciation de l'état lamentable des soins dans un pays émergent de l'ex-Europe de l'Est. Les Anglais qui ont vu le film de Cristi Pulu comparent la situation de Dante Lazarescu à celle des citoyens britanniques bénéficiant du National Health Service. Et, tandis que la critique américaine rappelle «Hospital», où le documentariste Frederick Wiseman dénonçait, en 70 déjà, les lacunes du Metropolitan Hospital de New York, l'auteur du mémorable «Fahrenheit 9/11», Michael Moore, tourne «Sicko», un documentaire sur le système de santé américain, basé sur le témoignage de 19.000 personnes «sans système de santé dans le pays le plus riche du monde».

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