Drôles de gens, drôles de mondes!

Sur nos écrans également, la semaine est caniculaire. Avec deux films également chauds: l'irlandais Pavee Lackeen, the Traveller Girl et le français La trahison, dont les héros sont de drôles de gens, vraiment pas comme les autres, vivant dans de drôles de mondes.

(l'écho) Pavee Lackeen, dite Winnie, est une drôle de fillette pas du tout comme les autres Irlandaises. Âgée de 10 ans, mais paraissant beaucoup plus, elle vit avec sa mère et ses neuf frères et soeurs dans une minable caravane, ancrée dans la boue, en bordure d'un parc industriel délabré, dans un faubourg pisseux de Dublin. Exclue de l'école rurale du quartier à la suite d'une bagarre à la Zidane où elle a été insultée, Winnie vagabonde toute la journée en compagnie de sa s?ur Rosie, à peine plus âgée qu'elle, chipant de-ci de-là une gâterie dans les supermarchés, humant un peu de colle, chinant dans les dépôts pour s'attifer... Figure emblématique de La trahison, le caporal Taïeb est lui aussi un drôle de gars, pas du tout comme les autres soldats algériens musulmans. Il fait son service militaire obligatoire dans l'armée française en qualité de FSNA, Français de souche nord-africaine. A la fin des années 1950, éclate la révolte algérienne, orchestrée par le FLN, le Front de libération nationale. Taïeb est en poste dans un village des hauts plateaux sud-algériens, avec trois compatriotes et une vingtaine de conscrits français de souche métropolitaine. Ils sont commandés par un chef de poste envoyé là au sortir de l'université. Confident et interprète de son supérieur hiérarchique sur le terrain, Taïeb est à la fois soldat français à part entière ("Mais on nous appelle bicots...") et citoyen algérien...

Du vécu documenté à la source

Philippe Faucon, Français de souche né à la frontière algéro-marocaine, a vécu enfant les derniers mois de la "sale guerre" d'Algérie. Il a filmé l'histoire de Taïeb. Notre confrère Claude Sales (France Soir, Le Monde, Télérama) en a écrit le récit. Il a vécu cette guerre sur le terrain comme jeune sous-lieutenant, en tous points semblable au Roque, incarné dans le film par Vincent Martinez. Si ce n'est du documentaire, c'est donc du vécu documenté à la source. D'autant que, pour faire "vraiment vrai", Philippe Faucon et son producteur Richard Djoudi (un FSNA, sans doute) ont tenu à tourner sur les lieux mêmes de l'action: Bou Saada, à 300 km au sud d'Alger.

Il en va pratiquement de même pour The Traveller Girl. Le film a été produit, écrit et réalisé par le photographe Perry Ogden, qui a consacré une grande partie de son activité professionnelle aux enfants "traveller kids" irlandais. En outre, autour de Winnie, les interprètes sont non professionnels, issus d'une famille Maughan authentiquement "traveller". Ce qui explique la rareté des dialogues, le plus souvent improvisés et parfois sous-titrés en anglais car dits en "cant", la langue originelle des "Irish travellers". Ces "voyageurs irlandais", qui ne voyagent plus guère, sont les gens les plus curieux de la société irlandaise. Arrivés dans le pays probablement au Moyen Âge, ils y ont conservé une culture proche de celle des tribus nomades de gitans. C'est ce qu'a relevé le premier film de (et avec) Bob Hoskins: Raggedy Rawney, 1988, 16/20, où un soldat irlandais revient de la guerre de 14-18. Déguisé en femme, il rejoint, sur les routes, ses frères de race "rawneys", vagabonds comme on disait à l'époque, et partage leurs rites de vie nomade. Quoique citoyens irlandais à part entière, les quelque 30.000 "travellers" actuels sont toujours l'objet de discrimination sociale habituelle vis-à-vis des gitans. Malgré les efforts de plusieurs gouvernements, la plupart vivent toujours dans des caravanes, sans eau courante, électricité et autres éléments de confort, souvent sans accès aux soins médicaux et à la sécurité sociale.

Une "balade" irlandaise à la Rosetta

La Winnie de Perry Ogden, Pavee Lackeen de son nom en cant, est particulièrement représentative d'une population irlandaise où les enfants sont beaucoup plus nombreux que les vieux. Son histoire se décline comme une version irlandaise de celle de la Rosetta de nos frères Dardenne (1999, 20/20). A une nuance près: alors que la jeune Liégeoise est une battante agressive qui lutte pour améliorer son sort, la Winnie irlandaise s'accommode assez passivement du sien de "traveller girl". Comment ne pas mettre en regard les deux films, pour la description de l'environnement et des conditions de vie? Relevons cependant que les frères Dardenne sont des optimistes, leur Rosetta se termine sur une note d'espoir, de rédemption. Leur héroïne a bien de la chance de se trouver un copain qui va l'aider lorsqu'elle est empêchée de se suicider, sa bonbonne de gaz vide. En comparaison avec le monde de Winnie, décrit par Perry Ogden, nos compatriotes paraissent de joyeux drilles, gâtant immodérément leur Rosetta! Ce qui fait la force dramatique du film irlandais, c'est le noyau familial Maughan. Pas de père, mère alcoolique, comme dans Rosetta. Presque pas de paroles, et surtout pas de phrases lénifiantes ou accusatrices. Des faits! Une des premières scènes nous montre Riv, un des fils qui rapporte 7 euros, fruit de la vente de l'alliance maternelle. "J'aimais mieux l'argent d'avant", se contente de dire Rose, la mère. Suivant Winnie quasi pas à pas durant tout le film, Perry Ogden nous offre une sorte de document - pas un documentaire - sur la manière dont vivent, survivent ces travellers. Les enfants de ceux-ci voudraient seulement aller à une école "sédentaire", c'est-à-dire une école normale dont les élèves vivent une vie normale. Ils voudraient habiter dans de vraies maisons dont ils ne risquent pas d'être expulsés du jour au lendemain, comme de leur caravane, qu'ils appellent tout de même "home".

Perry Ogden piste ses personnages par touches successives, à l'instar des Dardenne. Il touche particulièrement dans certaines scènes de confort. Comme celle où Winnie et Rose s'habillent, pour sortir, de robes qu'elles ont trouvées en pénétrant dans des conteneurs de type "chiffoniers d'Emmaüs". Les deux soeurs, presque des enfants, se sont maquillées. Rosie s'est éclairci les cheveux. Elles s'arrêtent devant un "fish and chips", achètent deux portions de frites et les grignotent, assises sur une rambarde: "Ah! Ce qu'on s'emmerde..."

Et que voulez-vous faire d'autre dans la vie si le seul refuge est une caravane sans commodités? Il y a parfois de l'électricité, si on a pu acheter un groupe électrogène, avec les maigres allocations qui permettent de ne pas sombrer. Il faut évidemment le nourrir d'essence. Winnie et sa soeur vont en acheter pour 4 euros. Et c'est la joie, presque, quand le moteur démarre et que la caravane s'éclaire. Pour permettre aux enfants de regarder un programme télé ou de visionner une cassette. Plus récurrent encore, le thème de l'eau. Il faut remplir dehors la bouilloire pour le thé, descendre les escaliers de la caravane, patauger dans une immonde gadoue. C'est sur cette eau que se clôt, poignant, Pavee Lackleen. La municipalité n'a pas installé de robinet public près de la nouvelle caravane imposée à Rose Maughan. Winnie charge un seau dans une poussette d'enfant, appelle sa petite soeur Marie-Kate, part avec elle le long de la route, escalade un talus, atteint difficilement un tuyau qui crache cette eau si précieuse, remplit son seau et l'accroche à la poussette, dans laquelle Marie-Kate s'assied pour faire contrepoids. Quand elles repartent vers leur "home", Perry Ogden s'arrête, les suit longuement sur la route. Elles deviennent de plus en plus petites, comme Charlie Chaplin et Paulette Goddard à la fin des Temps modernes. C'est là que le photographe abandonne ses "traveller kids" à leur triste sort.

Les dessous de la guerre d'Algérie

A la fin de la Trahison, Philippe Faucon abandonne également à leur triste sort le caporal Taïeb et ses trois copains FSNA. Ils sont embarqués sans ménagement dans une camionnette de l'armée française, qui traque les Fellaghas, comme on appelait les combattants du FLN algérien. Claude Sales a écrit le livre dont est tiré le film en 1999, 40 ans après les faits rapportés, ce qui donne le recul nécessaire à l'appréciation des personnages. Il l'admet implicitement: "Je n'ai pas revu Taïeb, j'ai voulu l'oublier. C'est peut-être lâche. Peut-être aussi n'ai-je pas voulu savoir, pour rester dans le doute. J'aurais compris que Taïeb déserte. Je n'arrive pas à penser qu'il m'aurait égorgé..." C'est toute l'hisoire du film. Par son appartenance ethnique, Taïeb (incarné par un amateur, Ahmed Berrhama) est écartelé entre deux loyautés: celle vis-à-vis de son pays natal et celle qu'il doit à l'armée dont il porte l'uniforme. Quoi qu'il fasse devant l'évolution des événements, il sera accusé de trahison. Dans la vie, comme dans le film, il n'a pas eu à choisir: les autorités françaises l'ont soupçonné, sans preuves, d'ourdir l'assassinat de son lieutenant sur ordre du FLN. Il a été arrêté et expédié on ne sait où, par la justice miliaire française. Claude Sales l'avoue, c'est une forme de lâcheté de ne pas remonter au-delà de la source littéraire du film pour dire au spectateur ce qu'il est réellement advenu du personnage principal, comme fait régulièrement le post-générique de la plupart des films américains historiques. Du genre: "Après 25 ans en prison de haute sécurité, X... vit aujourd'hui une confortable retraite sur une île du Pacifique où il avait caché le fruit de ses rapines..." D'autant que ce personnage est fascinant dans ses doutes. "Vous les Français, vous perdrez. Mais la guerre continuera entre nous..."

La trahison n'en est pas moins un film révélateur des dessous de la guerre d'Algérie. Le cinéma français n'en a guère produit, il a laissé à un Italien, Gillo Pontecorvo, le mérite de La bataille d'Alger, 1970, 20/20, toujours inégalé tant par le fond que dans la forme. Le Pentagone ne le montre- t-il pas régulièrement aux jeunes officiers pour leur apprendre comment affronter les pièges de la guérilla urbaine?

Il y a tout de même eu plus de films français qu'on le dit sur la "sale guerre": Avoir 20 ans dans les Aurès de René Vauthier, 7192, 15/20, RAS d'Yves Boisset, 1973, 10/20, La question de Laurent Heynemann, 1977, 20/20. Mais la plupart n'abordent le sujet que par le biais: Le petit soldat de Jean-Luc Godard, 1961, 14/20, Le combat dans l'île d'Alain Cavalier, 1963, 18/20, etc. Il semble que le cinéma français soit en voie d'aborder enfin ouvertement le devoir de mémoire, comme le font si courageusement les producteurs et réalisateurs américains. Citons Indigènes de Rachid Bouchareb, qui vient de valoir le prix d'interprétation à Cannes à 4 comédiens arabes incarnant des soldats nord-africains engagés dans les guerres françaises contre l'Allemagne en 40-45, puis en Indochine dans les années 50.

Pierre et Maggy Thonon

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés