Le nouveau sexe des anges américains

Il n'y a plus que le latin qui défie l'honnêteté. A preuve, le film américain «Transamerica» et le francophone québécois «C.R.A.Z.Y.».

(l'echo) Dans «C.R.A.Z.Y.», découvrant que la femme qui s'est présentée à lui comme missionnaire de l'Eglise du Père Potentiel («Church of the Potential Father») est en réalité un homme qui veut se faire opérer pour devenir femme, le jeune Toby lui lance: «Tu vas te faire couper le zizi pour l'offrir à Jésus?» - étant donné que le terme propre de «zizi» dans le dialogue anglais serait peu élégant à transcrire en français dans une chronique qui se respecte.

Quand le père de famille Gervais Beaulieu, horrifié par les passe-temps homosexuels de son fils Zac, lui lance qu'il faut être malade pour s'adonner à la pénétration anale, la mère lui réplique: «Dis donc, toi! Tu as un trou de mémoire, là!»

Si le Canada s'y met aussi, c'est que tout le cinéma nord-américain et pas seulement hollywoodien, affranchi par la brèche ouverte dans les tabous westerns par les cow-boys homos de «Horseback Mountain», 2006, 16/20, s'engouffre maintentant dans une approche nouvelle du sexe de ses anges emblématiques.

On parle ouvertement et explicitement de sexe extrême tant dans «Transamerica» du nouveau venu indépendant Duncan Tucker que dans «C.R.A.Z.Y.» du routinier Jean-Marc Vallée (dont on n'a pas vu, à notre connaissance, les trois premiers films: «Black List», 1998; «Posse 2», 1999; et «Loser Love», 1999). Transexualité dans le premier, homosexualité dans les deux.

Et tout cela, de manière encore impensable il n'y a que quelques années. De quoi faire retourner dans sa tombe le père du Code Hays de moralité cinématographique des années 1920 à 1966 : la pruderie allait alors jusqu'à interdire de montrer à l'écran un couple même marié dormant ensemble et sous les couvertures, dans un lit conjugal?

Qu'on n'en déduise surtout pas que cette nouvelle avancée de la sexualité la plus débridée, dans des films de grande diffusion, ouvre la porte à une débauche d'images salaces, aussi crues que les verbes précités.

C'est plutôt dans le cadre d'une ouverture plus transparente sur le monde quotidien en général, et pas seulement sur le sexe, qu'il faut considérer cette orientation nouvelle. Comme en témoignent plusieurs similitudes entre nos deux films de la semaine, aussi distants soient-ils, dramatiquement, l'un de l'autre: un road-movie à haute densité psychologique et une comédie intimiste.

Tous deux évoquent le Christ, mais rien à voir avec «Da Vinci Code».

Simplement par boutades, parfaitement en symbiose avec l'esprit du film - et l'accent québécois en prime. Comme lorsque Gervais Beaulieu évoque comiquement aux toilettes l'homosexualité de Jésus: «un gars aux cheveux longs entouré de gars qui s'promènent tout en jaquettes» - comme on dit des chemises de nuit à Montréal. Rien de religieux ni d'anticlérical, là-dedans. Seulement de l'humour. Féroce et peut-être pas du meilleur goût. Mais humour quand même.

Les deux films situent également la famille, les relations familiales au c?ur des préoccupations des personnages. Dans «Transamerica», c'est un rapport ambigu père/mère de la transexuelle Brée (Felicity Huffman) avec son fils homo Toby (Kevin Zegers). Et ce sont ses rapports amour-haine de toute une smala de cinq garçons dans la comédie québécoise, confrontés à leur père Gervais Beaulieu (Michel Coté, un acteur vedette québécois, à la Depardieu).

C'est même un esprit «la famille avant tout» qui irradie «C.R.A.Z.Y.» d'autant que Jean-Marc Vallée n'exploite pas de manière racoleuse les tendances homosexuelles de son protagoniste Zac.

Avec beaucoup de délicatesse, ses pulsions sont évoquées, mais surtout combattues par le héros, qui veut à toute force être conforme à l'idée que son père - qu'il aime beaucoup - veut se faire de son quatrième fils.

La vie de la famille évoquée avec drôlerie. Et pas mal de finesse dans la description des personnages, où l'on rencontre, toutefois, les échantillons classiques de fils: le timide, le sportif affreusement flatulent, le junkie drogué, et puis Zac, le surdoué de la famille?

Parce qu'il est né le jour de Noël 1960, sa mère très croyante prête au jeune Zacharie des dons supranaturels, confirmés par un guérisseur, lorsque, à six ans, l'enfant réalise des soins miraculeux. Mais son père est surtout agacé par sa féminité excessive, qui ne tarde pas à se traduire par une tendance irrépressible à l'homosexualité. Pour ne pas décevoir ce père qu'il adore, Zac fait tout pour ne pas devenir un «fif», une fifille, comme on dit des gays au Québec, surtout s'ils sont tristes.

Il y a du «Jésus de Montréal», de Denys Arcand, 1989, 15/20, dans le véritable calvaire christique avec des hauts et des bas que s'inflige ainsi Zac. Au point de tenter une relation suivie, encore que toute platonique, avec une copine de son âge - comme par hasard une fille au look terriblement androgyne.

Jean-Marc Vallée filme ce parcours avec beaucoup de dextérité et de délicatesse dans le traitement des séquences les plus osées, où il lève la caméra avant le passage à l'acte. Au point de pouvoir dire quelque part: «J'ai sans doute fait le film le moins racoleusement gay sur le thème de l'homosexualité.» Par contre, il a fait ainsi la comédie de m?urs à l'italienne baignant le plus dans une ambiance de culte musical familial. Non seulement avec Zac sa saoulant de rock à la Pink Floyd mais aussi d'Aznavour et n'hésitant pas à se maquiller du stigmate facial de David Bowie sur son album Aladdin Sane, mais aussi par de brillants intermèdes, comme une version de «Sympathy for the Devil», des Stones, interprétée par les Petits Chanteurs de Mont-Royal, à la messe de minuit de naissance de Zacharie Beaulieu...

Maggy et Pierre Thonon

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