LECTURES: Putain de mort. Méditations en vert

La guerre du Vietnam. Comme un cauchemar infini, elle poursuit encore les stratèges actuels et fait l’objet de deux nouvelles parutions récentes. Elles témoignent de toute son horreur.

(l’écho) – Déjà publié en français en 1980, le monument littéraire du journaliste Michael Herr, Putain de mort, se voit gratifié d’une nouvelle parution aux éditions Albin Michel. Putain de mort. Un titre choc, bien éloigné du choix américain, Dispatches (dépêches), plus sobre. Avec son récit, Michael Herr, correspondant pour le magazine Esquire, livre sans doute l’un des ouvrages les plus plus puissants consacrés à cette guerre menée au Vietnam. Au fil des pages, on voit se former presque instantanément à l'esprit l'image d'un personnage du film Apocalypse Now. Le journaliste cinglé joué par Dennis Hopper. La comparaison n’est sans doute pas fortuite car l’auteur a participé à l’écriture des scénarios des films Apocalypse Now et Full Metal Jacket.


Tout au long de ce témoignage hallucinant, ce qui se dégage surtout c’est la métamorphose des jeunes Américains sortis de leur Amérique profonde pour être plongés sans précaution dans ce chaudron de l’enfer. « Il y avait un de ces visages, les yeux vidés de toute leur jeunesse, la peau décolorée, des lèvres blêmes et froides. La vie l’avait fait vieux, il la vivrait comme cela. Sur ce jeune visage ordinaire, le sourire semblait naître d’une ancienne sagesse et disait ceci : je vous dirai pourquoi je souris, mais cela vous rendra fou. »

Comme le souligne l’auteur, « les récits de guerre ne sont en fait rien d’autre que les histoires de gens ». Comme celle de ce médecin militaire revenu du front et qui, deux ans plus tard, n’arrivait pas à dormir sans lumière allumée.  Les cauchemars. Ces souvenirs ramenés de cette putain de guerre et qui restent indélébiles. « Pendant le premier mois qui a suivi mon retour, je me suis éveillé une nuit, persuadé que mon salon était plein de cadavres de Marines. »

Tout au long des pages se mélangent bruits des hélicoptères, bombardements au napalm et morceaux de musique poussés à fond qui font de cette guerre de jungle la première guerre rock’n roll. Aujourd’hui encore, écouter du Jimi Hendrix (Foxy Lady) ou le tube de Barry Mann et Cynthia Weil, « We gotta get out of This Place » vous ramène plus de 35 ans en arrière.
Au Vietnam. « Cela pouvait être le coin le plus froid de la planète quand vous étiez debout au bord de la clairière à regarder partir l’hélico qui venait de vous déposer. Survoler la jungle était un plaisir, la traverser à pied n’était que souffrance. Peut-être est-ce vraiment ce que ses habitants l’ont toujours appelée : l’au-delà. »

L’horreur en vert

Avec Méditations en vert, Stephen Wright, vétéran du Vietnam lui aussi, livre un roman halluciné sur ce conflit asiatique. Un récit où le cynisme se dispute à la connerie des officiers présents sur le front, ou plutôt éloignés de celui-ci. Méditations en vert, publié chez Gallmeister relate la vie quotidienne d’une unité de renseignement américaine repliée sur elle-même et abrutie de came. Avec ses dialogues absurdes, souvent drôles, on croirait le roman sorti en ligne droite de films anti-guerre comme Catch 22 ou Mash. Les personnages dépeints feraient le bonheur d’une équipe de psys. Ils constituent en effet une belle brochette de cinglés. Comme le capitaine Fry qui mangeait ses rations de combat dans un crâne de viet fraîchement évidé. Mais réduire le roman à ces quelques moments de délire serait pour le moins réducteur. Car Méditations en vert livre un tableau pour le moins macabre de cette boucherie sise dans le milieu végétal. Il suffit pour s’en rendre compte de lire la description très crue de la découverte d’un équipage d’hélicoptère supplicié pour effacer toute envie de sourire. Et que dire de cette façon infantile qu’ont les officiers pour parler aux appelés tremblant de frousse qui vont débarquer au Vietnam. A vomir.
Le pire c’est que la fiction de ce roman effrayant au possible n’est sans doute rien à côté de la réalité vécue par l’auteur et tous ceux qui avaient tiré le mauvais numéro à la loterie de la vie pour rejoindre le Nam.

Une lecture, comme celle de l’ouvrage ci-dessus, qui laisse en bouche un sale goût. Celui du métal surchauffé. Les livres rangés, on y pense encore, des jours après. Garanti.

« Horror, horror ! » (Apocalypse Now)

Philippe Degouy
philippe.degouy@lecho.be

Putain de mort. Document de Michael Herr. Editions Albin Michel. 19 euros. 267 pages.
Méditations en vert. Roman de Stephen Wright. Editions Gallmeister. 400 pages. 24 euros.

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