Mourir, disent-ils, c'est la fête

«Cars», «Morir en San Hilario» et «Tideland» déclinent tous à leur façon, parfois très surprenante, le thème de la fin de vie.

(l'echo) L'éblouissant nouveau dessin animé «Cars» du champion des studios Pixar, John Lasseter, fait au passage la fête aux vieilles voitures des années 50-60, enterrées dans une sorte de cimetière aux ancêtres, Radiator Springs, station-service mortuaire dans le désert en marge de la voie royale de l'automobile américaine, la route 66.

Mais deux films beaucoup plus discrets poussent plus loin le culte de la fin de vie: «Mourir, c'est la fête», disent le sud-américain «Morir en San Hilario», de la cinéaste espagnole Laura Mana, et le canadien «Tideland» du Britannique survivant des Monty Pythons, Terry Gilliam.

Jeliza-Rose au pays des horreurs

Curieux parcours que celui de ce Terry Gilliam, pur Américain (Minneapolis, 1940) délocalisé à Londres pour fonder le célébrissime groupe Monty Python avec les purs Anglais John Cleese, Mike Palin, et autre Eric Idle! Après avoir été associé comme co-scénariste et co-réalisateur aux plus probants échantillons montypythonesques («Sacré Graal», 75, 9/10 ; «The Meaning of Life», 83, 9/10 ; et surtout «Life of Brian», 79, 10/10), il a volé de ses propres ailes avec des comédies satiriques brillantes, à l'humour tordu, mais très inégal («Brazil», 85, 7/10; «The Adventures of Baron Munchausen», 88, 15/20; «The Brothers Grimm», 05, 14/20).

Mais c'est surtout son ambitieux projet d'un «Don Quichote», avorté par des circonstances économiques et climatiques extérieures à son talent - comme l'ont rapporté les documentaristes Keith Fulton et Louis Pepe, dans «Lost in La Mancha», 04, 20/20 - qui nous ont rendu paradoxalement le cinéaste mémorable.

Avec son premier film depuis cette déconvenue, Terry Gilliam reste fidèle aux sources littéraires d'inspiration. Il ne cache pas, pas plus que l'auteur (américain) du roman, Mitch Cullin, que ce «Tideland», c'est en somme «Alice au pays des merveilles», transposé en «Alice - ou plutôt Jeliza-Rose - au pays des horreurs».

Tout y est tiré du conte de Lewis Carroll. Le monde imaginaire et imaginé par une petite fille rêveuse, avec toutes les sortes de personnages de la littérature enfantine de la fin de l'avant-dernier siècle. Mais transposés dans le livre de Cullin, qui en remet complaisamment, en silhouettes inquiétantes, macabres, ridicules. Toutes plus noires les unes que les autres. Pour nourrir les rêves d'une petite fille traumatisée, d'une fillette dont même les quatre poupées ont perdu leur tête?

Bref, l'horreur sans phrase! Plus poussée encore que la féerie héroïque d'«Alice au pays des merveilles» dans le classique film des studios Disney en 51, 8/10.

Tout y était d'autant plus joli que le contenu de ce que Carroll avait appelé un conte philosophique avait été gommé de toute connotation psychologique. Comme dans la plupart des autres versions cinématographiques qui se sont multipliées depuis 1903 jusqu'à nos jours. Une douzaine en tout.

A une exception près: un «Alice» suisse, réalisé en 88 par le surréaliste tchèque Jan Svanmajer (titre original : «Neco Z Alenky»), jamais venu chez nous à notre connaissance, mais acclamé dans les festivals. L'unique personnage humain du film, Alice, s'y transformait par moments en poupée animée parmi les autres poupées de l'animation.

On comprend dès lors que Terry Gilliam ait pu être séduit à la perspective de porter un coup fatal à cette béate tradition alicienne en situant la version horrifique de Jeliza-Rose dans un environnement contemporain, effectivement traumatisant pour les petites filles (comme les garçons, d'ailleurs). Mais son non-sens, son burlesque, sa noirceur délibérée n'ont rien d'attachant. Et génèrent même un indicible ennui effaré!

Peu ou pas de scènes claires dans «Tideland». Deux ou trois fois, Jeliza-Rose court à travers un champ de hautes herbes, ruisselant de soleil. Mais ça ne dure pas: le but de la course, c'est la maison familiale, paternelle, où le père ne tarde pas à mourir dans son fauteuil.

On ne devine pas - nous, tout au moins - où a commencé le cauchemar de la fillette au pays des horreurs.

Dès la mort maternelle, alors que le voyage en bus avec le père serait réel, avec les engueulades des autres passagers, incommodés par les flatulences paternelles? Et toute l'horreur a-t-elle été rêvée en peu de temps, ou vécue plus longtemps?

Un indice peut-être: dans son cauchemar, Jeliza-Rose rêve d'une explosion qui détruit tout un train. Et elle surgit effectivement des débris d'un wagon réellement accidenté, auprès d'une dame, elle aussi rescapée de l'accident. «Tu es seule?» demande la dame. «Oui !» «Moi aussi Alors, restons ensemble?»

40 minutes truculentes dans la Pampa

Quel dommage que «Morir en San Hilario» ne bénéficie pas d'une mise en scène d'aussi haut niveau que ce «Tideland» de Terry Gilliam! Quel dommage de n'avoir pu exploiter jusqu'au bout un sujet aussi inhabituellement drôle, ironique et tendre: l'histoire d'un petit bled perdu d'Amérique latine qui vit uniquement de l'exploitation festive de la mort!

San Hilario est un bourg tellement éloigné des régions civilisées du pays qu'il ne présente même pas l'ombre d'un quai de gare. Lorsqu'un train veut lui amener un visiteur, les habitants doivent se poster le long de la ligne de chemin de fer, munis d'une grande banderole: «Ici, San Hilario» pour qu'il s'arrête et décharge le passager attendu.

Et quel passager! Un richard en fin de vie, qui veut mourir à San Hilario parce que le patelin a la réputation de procéder aux plus somptueux - et coûteux - enterrements de toute la Pampa.

Le scénario démarre le mieux du monde, avec un passage du train dont les conducteurs refusent de stopper pour décharger le mort qui a exprimé ses dernières volontés pour tel cercueil, tel jour, telle musique jouée par la fanfare.

Mais il perd accidentellement au passage un passager inattendu, en bonne et due santé, truand de son état, porteur à ce titre d'un plantureux magot dérobé dans une banque d'une quelconque grande ville. Et bien entendu, pris, à son insu, pour le client attendu par le maire-notaire et toute la communauté.

Cela dure dix bonnes minutes truculentes de mise en place des données, où l'on se carre dans son fauteuil dans l'attente du burlesque, du non-sens, voire du grand-guignol. Et peut-être une pointe de cynisme sur le ridicule des confrontations entre le faux mort-en-sursis et les vivants qui l'attendent et le fêtent anticipativement.

Mais rien! Le scénario et la réalisation de Laura Mana s'effilochent dans une série d'anecdotes banales, niveau de petit vaudeville.

C'est à peine si l'on a droit aux échos des préparatifs funèbres des paysans, comme lorsque le faux client, German Cortez («comme le conquistador», se rengorgent les Sanhilariens), passe devant le local où la fanfare répète le requiem réservé par le vrai mort?

On espérait un plat consistant, bien juteux, bien pimenté à la sauce latino-américaine.

On a seulement droit à une tambouille de fast-food, à peine amusante. Quel dommage!

Maggy et Pierre Thonon

Photo: Pixar

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