Une série menaçante: les pirates du parcours Disneyland

Tous les enfants savent qu'un vrai pirate est borgne, avec une jambe de bois - sauf François, chevalier de Hadoque, capitaine de la marine royale du temps de Louis XIV, commandant le vaisseau La Licorne, armée par un aïeul du sieur R.G. Or le captain Jack Sparrow incarné par Johnny Depp dans "Pirates des Caraïbes" est non seulement bipède comme vous et nous, mais il a en plus une douzaine d'yeux: quatre collés sur chaque joue, un sur chacune des paupières et ses deux vrais!

(l'écho) En outre, ce n'est pas "une personne qui court les mers pour se livrer au brigandage" (définition du Grand Larousse encyclopédique). Ce monsieur n'est donc pas un pirate conforme, comme ceux qu'on voyait à la grande époque de la piraterie cinématographique, dans les films avec Errol Flynn ("Captain Blood", 35, et "The Sea Hawk", 40, tous deux de Michael Curtiz), Tyrone Power ("Black Swan", 42, d'Henry King), Kirk Douglas ("Scalawag", 73, mis en scène par lui-même), Wallace Beery ("Treasure Island", 34, de Victor Fleming), ou Robert Newton, l'immense Barbe Noire de "Blackbeard, the Pirate", 52, de Raoul Walsh, et le mémorable Long John Silver du onzième remake (mais oui: onze) de "Treasure Island", 50, par Byron Haskin.

Johnny Depp pirate disneyen

Plus simple et plus compliqué que ceux-là, Jack Sparrow est un pirate de parc disneyen d'attractions inventé tout habillé en 1967 pour meubler le programme d'un des premiers Disneyland, à Anaheim, Californie. Un pirate retiré de l'action directe de brigandage des mers, mais vivant sur sa réputation pour régler ses comptes avec sa légende, avec toutes les légendes de pirate classiques.

Alors même que Hollywood estimait le genre cinématographiquement dépassé (comme le prouvaient les fiascos commerciaux des "Pirates", de Polanski, 86, 9/10, et "Cut Throad Island", de Renny Harlin, 95, 4/10), l'attraction "Pirates of the Caribbean" assurait le succès d'Anaheim. C'est ce qui a poussé le plus prolifique des producteurs hollywoodiens actuels, Jerry Bruckheimer, et le cinéaste Gore Verbinski, auteur du plus récent succès d'horreur "The Ring", 02, 7/10, à transposer la "Disney Ride", le parcours Disney, des "Pirates des Caraïbes" - qui avait exalté leur enfance - en film nourri des effets spéciaux visuels ILM ("Industrial Light and Magic") et autres merveilles technologiques dont on ne disposait pas au siècle dernier. D'autant qu'ils purent compter sur l'un des comédiens les plus performants pour incarner le pirate Jack Sparrow: un Johnny Depp désireux d'élargir sa réputation de star intellectuelle, ne tournant que des films d'auteur pour des réalisateurs qui font plus d'effet sur les critiques que dans les statistiques du box-office: les Jim Jarmusch ("Dead Man", 95, 19/20), Lasse Hallström ("What's Eating Gilbert Grape?", 93, 18/20), Terry Gilliam (l'inachevé "Lost in La Mancha", 01, 20/20), et autre Tim Burton ("Edward Scissorhands", 90, 10/10, et "Sleepy Hollow", 99, 10/10, le seul dans la filmographie de l'acteur à avoir franchi la barre des 100 millions de dollars de recette, minimum considéré pour qu'on parle de succès commercial à Hollywood).

Bien joué! Car ce "Pirates of the Caribbean", sous-titré "The Curse of the Black Pearl" ("La malédiction de la perle noire"), 03, 10/10, a rapporté à ce jour 653,9 millions de USD. Et même trop bien joué! Car ce succès dépassant tous les espoirs a engendré chez les responsables le besoin de remettre aussitôt le couvert à la poursuite de tous les records. Non seulement avec un numéro 2, sous-titré "Dead Man's Chest" ("Le coffre de l'homme mort"), qui a déjà engrangé 266 millions de dollars sur les dix premiers jours d'exploitation en Amérique du Nord. Mais encore avec un numéro 3 tourné presque simultanément et dont la finition aura lieu dans les jours qui viennent. En attendant des nos 4, 5 et autres, puisque le producteur Jerry Bruckheimer sait compter?

Dans la bonne vieille tradition du "never change a winning team", Bruckheimer et Verbinski ont repris la même équipe d'interprètes et techniciens pour raconter à peu près la même histoire dans le n° 2 des "Pirates of the Caribbean". Outre l'inévitable Captain Jack Sparrow auquel Johnny Depp donne toute sa personnalité, le couple de jeunes fiancés de la Couronne, Will et Elizabeth (Orlando Bloom et Keira Knightley qui se souvient visiblement d'avoir été la shooteuse émérite de "Bend it Like Beckham", 03, 8/10), le rude représentant de la légalité, Lord Bennett (Tom Hollanders) qui entend débarrasser de l'engeance piratière les mers sur lesquelles règne Sa Majesté Britannique, etc.

Tous vont vaquer à leurs habituelles occupations et bavardages avant d'arriver au prétexte avoué: la découverte par Jack Sparrow du coffre dans lequel un pirate, mort entre-temps, a caché un secret qui permettrait de maîtriser le monde entier. Mais on sait qu'en matière de suite à un précédent numéro à succès, il convient évidemment d'y aller de plus en plus fort. Gore Verbinski n'y a pas manqué. Au point d'oublier de raconter cette fois une histoire de piraterie bondissante et amusante qui faisait le charme du premier numéro. Au lieu d'intrigue, on a droit ici à une succession de bagarres gueulantes entre types grimés pour être aussi horribles que possible - les seuls visages glabres sont ceux des gentils fiancés volant au secours du bien, au point de finir par prendre même le parti de Jack Sparrow.

Comme le Captain Leech de 1942

Johnny Depp lui-même en rajoute de plus en plus. Avec un grimage facial extravagant, mais moins original que le disent les services de presse de la production. Il rappelle presque à la similitude celui de George Sanders, aux côtés de Tyrone Power, dans le "Black Swan", 42, précité: un captain Leech, pirate incorrigible lui aussi, portant chevelure luxuriante, la barbe qui va avec et des dents en or.

Jeté à la mer, au début, dans un cercueil dont il fait sauter le couvercle d'un coup de revolver, son captain Jack Sparrow déambule entre monstres humains et marins sans trop avoir l'air de savoir pourquoi - et surtout sans trop se soucier du programme annoncé par le sous-titre: trouver le coffre ("Chest") dans lequel un pirate mort a enfermé ses secrets, qui peuvent donner la maîtrise du monde. Avant ce dénouement, qui arrive sans savoir, ni pourquoi, ni comment, le comédien multiplie les surenchères athlétiques (saut à la perche empalée entre deux rochers) et autres (boire sans essuyer le goulot une bouteille dégueulasse de whisky sortant de la bouche d'un poivrot répugnant). Jusqu'à affronter un terrifiant capt Davy Jones (Bill Nighy) au visage gravelé de tentacules vivantes d'octopus. Roi des profondeurs sous-marines, ce personnage, auquel Sparrow est lié par une mystérieuse dette de sang, est capitaine d'un fantomatique "Flying Dutchman", Hollandais Volant, dont la littérature d'accompagnement nous dit qu'il a été spécialement reconstitué sur le modèle des "fluyts", galions hollandais du XVIIe siècle, pour donner quelque épaisseur historique au film...

à part un gag terminal enfin original - un... truel, duel à trois sabreurs sur une plage, qui finit sur une roue folle dévalant vers la mer - tout cela fait un peu désordre et confusion. Et quelques touches d'humour - dont le couronnement de Jack Sparrow comme dieu d'une tribu de cannibales... qui ont pour règle culturelle majeure de dévorer rituellement leurs dieux - ne suffisent pas à alléger un spectacle que sa longueur excessive finit par rendre assommant. Comme en convient implicitement Johnny Depp lorsqu'à un compliment de la jeune Elizabeth-Keira Kingsley: "Vous êtes un brave homme", il donne une réponse qu'on nous assure improvisée: "Je suis de toute évidence le contraire..."

(photo: belga)

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