"United 93": encore plus terrifiant que toutes les fictions horrifiques

Le film évoque plus que l'héroïsme des civils otages de terroristes islamistes, à bord du seul avion du "9/11" qui a manqué sa cible.

Quels trésors d'imagination perverse n'ont pas dépensé les auteurs de films d'horreur pour nous faire frémir dans notre fauteuil! De Freaks, de Tod Browning, 1932, à Night of the Living Dead, de George Romero, 68, 9/10, en passant par The Texas Chainsaw Massacre, de Tobe Hooper, 74, 9/10, et autre Inferno, de Dario Argento, 80, 3/10. Sans oublier le seul film au sadisme duquel nous n'avons pu résister jusqu'à l'apparition du The End fatal: 12 Maniacs, d'un inconnu dont nous avons effacé le nom de notre mémoire (à moins que les incontournables organisateurs du BIFFF, Belgian International Fantastic Film Festival, nous le rappellent?). Des centaines, plus d'un millier peut-être de films de fiction plus horrifiques les uns que les autres!

Tous peuvent se rhabiller! Car le film le plus terrifiant qu'on peut voir aujourd'hui, c'est United 93, qui ne doit rien à la fiction. Mais tout au réalisme le plus tragique de notre plus violente actualité socio-politique: l'attaque terroriste d'Al-Qaïda du 11 septembre 2001 sur les tours du World Trade Center new-yorkais, qui devait être complétée à Washington par deux autres attaques-suicides sur la Maison-Blanche, le Pentagone et/ou le Congrès.

Terrifiant à bord? Et au sol, alors!

C'est l'odyssée du seul des avions détournés par les terroristes à n'avoir pas atteint sa cible qu'évoque United 93, premier film de grande diffusion inspiré par les événements, en dehors de deux télés : Flight 93, 6 millions d'audience, et The Fighting that Fought Back: le Boeing 757 des United Airlines, assurant le vol 93, sur la ligne Boston-San Francisco.

Réalisé par l'Anglais Paul Greengrass sur un ton de documentaire reconstitué sur la base d'une centaine de témoignages et interviews de personnes ayant vécu l'événement, United 93 décrit avec une précision terrifiante ce qui s'est passé à bord, lorsqu'un petit groupe de passagers ont décidé de se battre ("Let's Go!", Allons-y!) contre les quatre terroristes qui devaient les conduire à la mort certaine. Un combat héroïque, à mains nues, non pas à la vie à la mort, mais à la mort seule! Il devait se traduire par le crash de l'appareil dans un champ de Shanksville, Pennsylvanie, tuant tous ses occupants: passagers, équipage et terroristes.

A moins d'être un anachorète ayant toujours vécu au fond des bois, tout le monde, vraiment tout le monde connaît cette histoire depuis le désormais inoubliable vendredi "9/11" de 2001. Ce qui est évidemment le contraire d'un atout pour un film: difficile d'entretenir le suspense d'une action violente, lorsque tous les spectateurs savent ce qui va se passer.

Beaucoup se sont récriés en Amérique, et notamment les familles de victimes, contre le projet des studios Universal. Ils y voyaient une démonstration de la rapacité commerciale de Hollywood. D'autant plus que d'autres studios se sont également dépêchés de se brancher sur le même sujet: Paramount avec un World Trade Center réalisé par Oliver Stone, avec Nicolas Cage et Michael Pena incarnant deux héroïques pompiers ayant survécu à l'effondrement des tours; et Columbia avec Against all Enemies, mis en scène par Paul Haggis, d'après un best-seller éponyme de Richard Clarke étudiant les causes de la tragédie.

Universal s'est défendu d'être guidé par l'intérêt commercial en allouant 10% des bénéfices de United 93 au "Flight 93 National Memorial Fund". La compagnie aurait été plus élégamment inspirée en faisant valoir la qualité dramatique du film auquel la quasi-unanimité de la critique américaine a rendu un hommage, que nous estimons même insuffisant.

Or le film va bien au-delà de cette "histoire" connue: il fait une large part à ce qui se passe à terre en rapport avec l'événement. Et c'est là que United 93 prend une dimension terrifiante supplémentaire et qui nous concerne tous. Car nous sommes tous susceptibles d'être pris en otages dans le "dommage collatéral" d'une infrastructure pourtant exemplaire.

Quiconque a pris l'avion, ne fût-ce qu'une seule fois, connaît la routine du "Bienvenue à bord" que reprend scrupuleusement United 93: déposez vos bagages à main dans l'emplacement ad hoc, attachez vos ceintures, voulez-vous un petit déjeuner chaud ou froid? Quelque chose d'apaisant avant le déchaînement de terrifiante violence à bord de ce Boeing-là.

Mais ce que l'on sait moins, c'est la routine équivalente qui se passe à terre. Dans les halls d'embarquement, certes. Car, comme l'a dit notre voisin de rubrique, Patrick Anspach, l'autre jour : "Le service aérien est indissociable des prestations terrestres" ("L'Echo", 28 juin). Et c'est ce qui se passe dans les centres, tours de contrôle, etc., qui surveillent, dirigent et suivent les avions de ligne et les autres, avec, ce jour fatidique du "9/11", Air Force One dans l'air - ce qui suppose une surveillance accrue.

Panique, où tout devrait être cool

L'atmosphère qui règne dans cette accumulation d'écrans, ordinateurs et autres appareils surveillés par une armée de techniciens hautement spécialisés qui règlent la circulation aérienne est impressionnante. Ces gens-là sont responsables de votre vie une fois que vous êtes assis à votre place. Mais qu'un pépin survienne, comme dans le cas du vol United 93, finie l'aisance cool de tous les services, tous azimuts. C'est d'abord l'incompréhension, puis l'inquiétude et la panique lorsque la vérité se fait jour.

Comme il l'avait déjà fait si efficacement dans les films où il décrivait l'horreur de la répression de l'armée anglaise contre l'IRA, l'admirable Bloody Sunday, 03, comme réalisateur, et Omagh, 05, comme scénariste, Paul Greengrass met ici le doigt sur le chaos des services qui ont perdu leur maîtrise ("coolness") devant le dérapage de la routine. Recherche éperdue et désordonnée d'un, puis de deux et finalement de trois avions de ligne manquants, se dirigeant on ne sait où, s'écrasant finalement là où on ne les attendait pas. L'incompréhension des plus hauts dirigeants - dont le manager de la FAA, Ben Sliney, qui tient son propre rôle - lorsque le premier des avions fonce dans la première tour du World Trade Center: "Ce doit être un élève pilote. Sur un petit Cessna, sans doute?" La terreur se lit sur les visages des contrôleurs quand, grâce à CNN, les écrans de télé relaient les deux catastrophes. Et la peur paralysante s'empare de tous: "Les autres avions manquants, où sont-ils? Où sommes-nous donc, ici, sans pouvoir rien faire?" Même la toute-puissante Air Force est incapable de riposter aux événements: ses avions prennent l'air dans une mauvaise direction et ne sont pas armés. D'autant qu'il faut l'avis du Président, difficilement joignable, pour abattre un avion de ligne devenu une arme terroriste. La permission arrivera - mais quand il sera trop tard et que le Boeing 757 d'United Airlines se sera écrasé dans un champ, à Shanksville.

Ce n'est pas tous les jours que les services terrestres de l'aviation ont à faire à une situation aussi terrifiante que celle de l'attaque des USA par Al-Qaïda. Mais on retiendra la démonstration de la fragilité de l'infrastructure aérienne.

Il n'y a pas que cela de "positif", si l'on ose dire. Il y a aussi la présentation des quatre kamikazes islamistes du vol United 93. Des hommes terrifiés par leur tâche et qui prient leur dieu d'avoir le courage de l'accomplir. C'est sans doute la première fois dans un film d'horreur politique que l'on ose montrer l'ennemi sous des dehors humains. Comme dans le film palestinien Paradise Now, 05, 18/20, où deux militants sont confrontés à leur mission de kamikazes.

Avec la mise en évidence du rôle déterminant des téléphones portables - du pilote kamikaze qui téléphone "I love you" avant d'embarquer, aux passagers qui disent adieu aux êtres aimés, y compris la vieille dame qui révèle à ses enfants le code de son coffre en banque -, United 93 réussit à faire preuve de pudeur dans l'évocation de la violence de son propos. Une pudeur qui culmine dans le final, où le crash brutal du Boeing 757 n'est pas montré. Seulement suivi sur un écran noir, avec quelques mots de circonstance: "L'avion a crashé à telle heure. Il n'y a pas eu de survivants. Le Président a donné plus tard à l'Air Force l'ordre de l'abattre?"

Maggy et Pierre Thonon

Photo: Dreamworks

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